Le Fils Prodigue

Homélie de Saint Grégoire Palamas sur la parabole du Fils Prodigue



Saint Grégoire Palamas
Sur le Fils Prodigue
Il y aura une famine, dit le prophète, pleurant sur Jérusalem – non une faim
de pain et d’eau, mais la faim de la paroie du Seigneur (Am. VIII, 11). Cette
faim est à la fois un état de privation et un besoin de nourriture. Mais il existe
une faim plus tragique encore, lorsque privé de ce qui est nécessaire pour
atteindre le salut, on ne ressent pas l’horreur de son malheur, on n’éprouve
pas le désir d’être sauvé. L’affamé cherche partout du pain, et lorsqu’il trouve
de la pâte moisie, qu’on lui donne une galette de mil, des restes de farine ou
n’importe quelle vile nourriture, il éprouve un bonheur d’autant plus grand
qu’il était malheureux dans son dénuement. De même, celui qui éprouve la
faim spirituelle, c’est-à-dire à la fois la privation et le désir d’une nourriture
spirituelle, va partout à la recherche d’un maître venu de Dieu ; et s’il le
trouve, il mange avec joie 1e pain de la vie spirituelle, qui est une parole de
salut. Cette parole, il est impossible que celui qui la cherche sans relâche ne la trouve pas. « Tout homme qui demande recevra, qui cherche trouvera, à celui
qui frappe on ouvrira , (Mat. VIl, B), a dit le Christ.
Certains, pour avoir longtemps connu la famine spirituelle, perdent jusqu’au
désir d’être rassasiés. Ils deviennent insensibles à ce qui est nuisible et même
s’ils rencontrent un maître, ils n’ont pas envie d’écouter son enseignement. Et
si ce maître était absent, ils ne le chercheraient pas et mèneraient une vie encore
plus pécheresse que l’enfant prodigue. Car celui-ci, malgré son dénuement,
éloigné du nourricier commun, du Père et Seigneur, lorsqu’il tomba dans une
accablante famine se repentit, revint et reçut à nouveau une nourriture divine
et pure. Grâce à son repentir, il acquit les dons de l’Esprit au point d’être envié
pour sa richesse. Exposons à présent cette parabole évangélique, puisqu’il est
coutume de la lire aujourd’hui dans les églises.
Un homme, dit le Seigneur, avait deux fils. , Le Seigneur parle de Lui
même ici et cela n’a rien d’étonnant. Car s’Il s’est fait homme pour notre salut,
faut-il s’étonner qu’Il se soit représenté Lui-même [dans la parabole] comme
un homme, pour nous être utile, Lui qui se préoccupe toujours de I’âme et
du corps, en tant que Seigneur et Créateur de l’un et de l’autre ; qui seul
manifesta cette (œuvre d’amour et de largesse débordante envers nous avant
même que nous ayons accédé à l’être ? Car, avant que nous ne soyons venus
au monde, Il préparait 1’héritage éternel du Royaume.
Donc, un certain homme », nous dit-il, avait deux fils ; ainsi des
dispositions contradictoires divisent la nature unique, de même que la vertu
et le péché divisent la multitude en deux groupes. Nous disons aussi qu’une
personne est double quand elie a des mœurs mêlées et inversement que
plusieurs font un seul quand ils sont solidaires entre eux. Or le plus jeune
vint trouver son père , – effectivement « le plus jeune ,, car il formule une
exigence juvénile et complètement insensée ; de même le péché, engendrant
l’éloignement [de Dieu] est plus jeune par son origine, étant une invention
postérieure de notre volonté mauvaise. Quant à la vertu, elle est première-née,
étant de toute éternité en Dieu et déposée dans nos âmes au commencement.
Et le jeune fils, venu trouver son père, lui dit : Donne-moi la part du bien
qui doit me revenir. , Quelle folie! Il ne s’est pas prosterné, il n’a pas demandé,
mais « dit , simplement, exigé comme un dû de la part de Celui qui donne à
tous gratuitement. Donne-moi la part du bien qui me revient selon les lois
et notre droit qui m’appartient en équité. , Mais quelle est cette loi qui ferait
des pères les débiteurs de leurs enfants ? ! En fait, ce sont les enfants qui sont
débiteurs de ieurs pères, ayant reçu d’eux l’existence. Mais sa conduite en ce
point montre l’immaturité de ses pensées.
Et qu’a donc fait Celui qui envoie Sa pluie sur les justes et les injustes et qui
commande au soleil de briiler sur les méchants et sur les bons ? Il a partagé
entre eux les moyens de subsistance. Vois-tu que cet Homme, ce Père se suffit
à Lui-même ?-Un autre n’aurait pas partagé en deux, mais se serait réservé une troisième part pour sa subsistance. Mais Lui, comme le dlt le prophète David,
na pas besoin de nos biens (Ps. XV,2), Il a partagé Son avoir entre ces deux
fils, c’est-à-dire le monde entier : car de même que la nature

une se répartit
en différents caractères, de même le monde un se divise par la diversité des
usages. Ainsi l’un dit à Dieu : Tout le jour j’ai tendu les mains vers Toi ,
(Ps. LXXXVII, 10) ; et « sept fois le jour je T’ai loué , (Ps. CXVIII, 164) ; et
au milieu de la nuit, je me levais pour Tê confesser ,, (Ps. CXVIII, 62) ; et
dans ma tribulation, j’ai crié , (Ps. CXIX, 1) ; et j’ai espéré en Tès paroles ,
(Ps. CXVIII, 42) ; et au matin je les lais taire, tous les impies , (Ps. C,
8), c’est-à-dire j’ai retranché tous les désirs de la chair, qui m’attirent vers la
volupté. L’autre passe le jour en beuveries et la nuit en actions indécentes et
iilicites, il tend des pièges ou fomente de mauvais coups, pour détourner de
l’argent ou réaliser des plans vicieux. Pourtant ces deux-là [ces deux types
d’hommes évoqués plus haut] ne partagent-ils pas une seule et même nuit, un
seul et même soleil, une seule et même nature humaine] , tout en en faisant
un usage différent ? Car Dieu a distribué également à tous toute la création, la
proposant à l’usage de chacun selon sa volonté.
Et, quelques jours plus tard, le plus jeune fils, après avoir tout rassemblé,
partit pour un pays lointain », dit le Christ. Pourquoi n’est-il pas parti sur-le
champ ? – Parce que le séducteur rusé, le Diable, ne propose pas immédiatement
à l’homme de ie suivre dans le péché, mais le persuade peu à peu, iui soufflant
au creux de l’oreille : Et toi, en vivant selon ton jugement. sans fréquenter
l’église de Dieu ni prêter attention à l’enseignement ecclésial, tu peux voir
par toi-même ce qu’il convient de faire, sans t’écarter du bien. , – Quand
il détourne quelqu’un des hymnes sacrés et de l’écoute des saints maîtres, il
l’éloigne par là même de la protection divine, Ie livrant à ses mauvaises actions.
Car Dieu est présent partout, mais seul le mal est éloigné du bien, et lorsque
nous sommes dans le mal à cause du péché, nous nous éloignons de Dieu.
Les impies ne resteront pas devant Tes yeux , (Ps. V 6), dit David à Dieu.
Ainsi, le plus jeune fils s’éloigna (de son père) et partit pour un pays
lointain où il dissipa tout son bien, vivant dans la débauche. Comment a-t
il dissipé son bien ? Notre principale richesse, c’est avant tout l’intellect qui
nous est inné. Tant que nous demeurons sur le chemin du salut, il reste en
nous et nous restons tendus vers i’lntellect premier et suprême : Dieu ; mais
quand nous ouvrons la porte aux passions, notre intellect se dissipe aussitôt,
vagabondant sans cesse autour des choses charnelles et terrestres, des plaisirs et
des passions. La richesse de ce jeune homme, c’est le bon sens qui demeure en
lui et qui engendre le discernement entre le bien et le mal tant que lui-même
demeure obéissant aux commandements et conseils du Père Très-Haut. Mais
s’il rejette cela, alors il dissipe son bon sens dans la fornication et la démence.
Remarquez que cela s’applique à chacune de nos vertus et de nos forces, qui
sont notre richesse et qui, sous l influence du mal multiforme, se donnent à lui et se dissipent. Car l’esprit, par sa nature, tourne son désir vers Ie Dieu unique
et véritable, le seul bon, ie seul désirable, le seul à donner une jouissance qui
n’est mêlée d’aucune tristesse. Tandis que lorsque l’intellect faibllt, la force àe
l’âme envers l’amour véritable s’écarte de cet objet digne de nos désirs et se
dissipe vers les attraits du plaisir : tantôt il désire des nourritures superflues,
tantôt. des corps impudiques, tantôt des choses inutiles et parfois la vaine et
vide gloire. Et le malheureux homme éparpille ses forces et, enchaîné par ses
pensées, il passe- à côté des richesses commune. à tous, sans respirer l’air, sans
regarder le soleil.
Notre intellect, tant qu’il ne s’est pas séparé de Dieu, s’insurge contre le
Diable et les insidieuses passions, contre les princes des ténèbres et les esprits
malins. s’il n’observe pas les commandements divins du Maître qui l’arme
pour le combat, alors il se met à batailler contre ses proches, il se mèt en rage
contre sa parenté, il entre en fureur contre ceux qui n’approuvent pas ses
appétences contraires à la raison. Il devient homicide, hélas,-l’homme qui est
devenu semblable aux bêtes sans raison et aux animaux rampants et venimeux,
il devient scorpion, serpent, vipère, celui qui devait être parmi les fils de Dieu.
vois-tu comment il a dissipé et anéanti son bien ? Ayant tout dépensé, [le
plus jeune fils] commença à ressentir la privation. , Il commença à ressentir
la faim, mais il ne tourna pas encore son regard vers la conversion, parce qu’il
était.dévoyé. c’est pourquoi u Il s’en alla trouver un des habitants du pays
et celui-ci l’envoya dans ses champs garder les porcs ,.
Qui sont-ils, les citoyens et_les princes de ce pays, qui se trouvent éloignés de
Dieu ? ce sont évidemment les démons sous l’empire desquels le fils du père
céleste, devenu tenancier de mauvais lieu, s’est retrouvé à la tête des Pubiicains
et des brigands, chef d’une sédition, car on dit de toute passion qu’elle est
semblable à un porc en raison de son extrême impureté. Ceux qui se roulent
dans la fange des passions sont des porcs, et ie plus jeune fiis devenu leur chef,
les dépasse tous dans l’amour du plaisir : il ne peut se rassasier des caroubes
que mangent les porcs, c’est-à-dire de sa propre passion. Comment se fait-il
que la nature corporelle ne suffise pas à satisfaire les désirs du débauché ? L’or
ou l’argent possédés en abondance apportent aussi l’accroissement du manque
et excitent une soif plus grande encore. Même le monde entier ne suffirait pas
à un homme qui recherche la cupidité et la domination. Et vu que ces êtres
sont nombreux et qu’il n’y a qu’un monde, comment leur seraii-ii possible
d’assouvir leur désir ? c’est aussi pour cela que ce fiis, s’étant séparé de Dieu,
ne pouvait se rassasier : car « personne ne lui donnait , de quoi se rassasier. Et
puis, qui aurait pu lui donner ? Dieu était loin, Lui dont la vue procure une
heureuse satiété à celui qui Le contemple : ]e serai rassasié quand paraitra
devant moi Ta gloire , (Ps. XVI, 15). Quant au Diable, il ne laissè pas l’homme
se satisfaire de passions honteuses, car dans les âmes enclines au changement,
ia satiété cause habituellement une rupture à leur égard. Et ainsi, en toute
justice, personne ne iui donnait de quoi se rassasier.
Ce n’est qu’une fois rentré en lui-même et ayant compris en quelle
misérable situation il était tombé que ce fils, qui s’était coupé de son Père,
pleura sur lui-même en disant : Combien de mercenaires de mon père ont
du pain en abondance et moi je meurs de faim. » Qui sont ces mercenaires ?
Ceux qui pour la sueur de leur repentir et pour leur humilité reçoivent en
salaire – le salut. Tandis que les fils sont ceux qui, par amour pour Lui, se
soumettent à Ses commandements ; le Seigneur dit aussi : Celui qui m’aime
gardera ma parole , (Jn. XIÿ 23). Ainsi ce jeune fils, privé de sa dignité
filiale, volontairement exciu de la patrie sacrée et tombé dans la famine, se
condamne lui-même et s’humilie, et dans le repentir dit ‘ . Je me lèverai, j’irai
et je tomberai aux pieds du Père et je dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et
contre toi. Nous disions au début avec raison que ce père c’est Dieu ; en
effet comment ce fils qui s’était séparé de son père aurait-il péché contre le ciel
s’il ne s’agissait pas du Père céleste ? Ainsi il dit : * J’ai péché contre le ciel ,,
c’est-à-dire contre les saints du ciel, « et devant Toi », qui vis au ciel avec tes
saints. ]e ne suis pas digne d’être appelé ton fils : traite-moi comme l’un
de tes journaliers. , Il ajoute magnifiquement dans son humilité : Prends
moi , car personne de ses propres forces ne peut monter sur les degrés qui
conduisent aux vertus, encore que cela ne puisse pas arriver sans le libre choix
(de sa volonté). S’étant levé, est-il dit, il alla trouver son père. Alors qu’il
était encore loin… , Comment comprendre qu’il allait et qu’en même temps
u il se trouvait loin » pourquoi aussi son père, le prenant en pitié, partit-il
à sa rencontre ? – Parce que l’homme qui se repent de toute son âme, par le
fait même qu’il a une bonne intention et qu’il s’est détaché du péché, celui-là
vient à Dieu. Mais se trouvant sous l’empire de Ia mauvaise habitude et d’idées
perverses, il est encore loin de Dieu ; et pour qu’ii soit sauvé, il faut que vienne
d’en-haut une grande tendresse, un grand secours.
C’est pour cette raison que le Père des largesses, par condescendance, s’en
va au-devant de lui et l’entoure de ses bras, lui donne le baiser, et ordonne
aux serviteurs, c’est-à-dire aux prêtres, de l’habiller du vêtement de fète
originel, c’est-à-dire de la dignité filiale dont il avait été revêtu jadis par le
saint Baptême ; et de lui mettre un anneau à Ia main, pour l’activité de l’âme,
d’y mettre le sceau de la vertu contemplative, gage de l’héritage futur ; et
il ordonne également de lui mettre des sandales aux pieds – protection et
fermeté divines, qui lui donnent le pouvoir de marcher sur les serpents et les
scorpions et sur toute force hostile. Puis il ordonne d’apporter le veau gras,
de l’immoler et de le lui offrir en nourriture. Ce Veau, c’est le Seigneur Lui
même, qui vient du secret de la Divinité et du trône qui existait avant toutes
choses et qui, apparu sur ia terre comme un homme, est immolé comme un
veau pour nous pécheurs ct, comme un pain suressentiel, nous est proposé en nourriture. En plus Dieu organise une réjouissance générale et un festin avec
tous Ses saints, partageant dans Son extrême amour de l’homme ce qui nous
est en propre et disant : Venez, mangeons et réjouissons-nous. Mais le fils
aîné se met en colère.
Ici, me semble-t-il, le Christ a représenté les Juifs qui s’irritaient de l’appel
des païens, ainsi que les scribes et les Pharisiens, scandalisés de voir que le
Seigneur accueille les pécheurs et mange avec ceux. Qu’y a-t-il donc de si
surprenant, si le juste ne reconnaît pas la richesse de la miséricorde divine qui
dépasse toute intelligence ? C’est pourquoi le Père commun l’apaise et l’amène
à comprendre la justice par ces paroles : Tu es toujours avec moi , lui faisant
partager la joie sans changement ; il fallait se réjouir et faire la fête, car ton
frère que voici était mort et il a recouvré la vie, il avait péri et il est retrouvé;
il était mort à cause du péché ; il a retrouvé la vie grâce à sa conversion ; il
s’était perdu, car il ne s’était pas trouvé en Dieu ; à présent, il remplit les cieux
d’allégresse, selon ce qui est écrit : u Ii y aura de la joie dans le ciel pour un
seul pécheur qui se repent , (Lc. XV, 7). Qu’y a-t-il donc qui fâche si fort le
fils aîné ? u C’est qu’ à moi, dit-il, tu n’as jamais donné un chevreau pour faire
la fête avec mes amis. Et lorsque ton fils que voilà revient après avoir mangé
ton bien avec des filles, tu as tué pour lui le veau engraissé » : car ia grâce
de Dieu envers nous est si abondante (cf. Rom. V 20) que, comme le dit
Pierre, le coryphée des apôtres, ies anges eux-mêmes voudraient pénétrer dans
cette grâce qui nous a été destinée et nous est donnée dans son incarnarion
(cf. I Pier. I, 12).
Frères, nous aussi, par les œuvres de repentir. prenons-nous en main,
séparons-nous du malin et de son troupeau ; éloignons-nous des porcs et
des caroubes dont ils se nourrissent, c’est-à-dire des passions infâmes et de
ceux qui s’y adonnent ; écartons-nous des pâturages malsains, c’est-à-dire des
mauvaises habitudes ; fuyons le pays des passions, qui es le manque de foi,
le désir insatiable et l’intempérance ; courons au Père de l’incorru-ptibilité,
au Donateur de vie, parcourons le chemin de vie par les vertus ; car c’est là
que nous Le trouverons, sortant à notre rencontre par amour de l’homme et
nous accordant la rémission de nos péchés, le gage de l’immortalité, les arrhes
de l’héritage à venir. De même le Fils Prodigue, tant qu’il était au pays des
passions, même s’il songeait aux paroles du repentir et les disait, n’en retirait
aucune utilité. Et c’est seulement lorsqu’il laissa toutes les oeuvres du péché,
qu’il revint alors en courant vers son père. Ayant reçu ce qui dépassait son
espérance, il demeura dans l’humilité tout le restant de ses jours, vivant dans
la piété et la justice et conservant inviolée la grâce de Dieu renouvelée en lui.
Que nous aussi, nous la conservions intacte, afin de nous réjouir dans le siècle
à venir avec l’enfant prodigue sauvé dans Ia Jérusalem d’en-haut. Mère de tous
les vivants, I’Eglise des premiers-nés, avec le Christ Notre Seigneur Lui-même,
à qui revient la gloire dans les siècles. Amen.

« EΠE, », t 72,2004, Thessalonique, p. 77.


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