Un événement vrai mais incroyable pour beaucoup

Ce qui suit est une description d’une expérience particulière du retour à la vie après avoir été considéré comme décédé. Ce texte a été publié par Mr K Uekskuell dans le « Journal de Moscou » à la fin du XIXème siècle. En 1916, l’archevêque Nikon membre du Saint Synode (de l’église russe) a publié à nouveau ce texte dans la revue « Pages de la Trinité » avec le commentaire suivant : « Concernant ce récit, nous avons échangé une correspondance avec son auteur, qui, après certifié son authenticité, témoigna que la personne qui a vécu cette expérience a rejoint la vie monastique. Considérant que rien dans ce récit est en désaccord avec l’enseignement de l’Eglise sur le mystère de la mort et la vie dans l’au-delà, nous avons considéré qu’il était bénéfique de réimprimer le texte comme un article à part ».

Source principale: Orthodox Life, Vol. 26, No.4, Juillet-Aout 1976, pp.1-36.

Autres sources : http://www.fatheralexander.org/booklets/english/unbelievable_but_true.htm#n1

Egalement sur l’excellent site : http://orthodoxologie.blogspot.com/2011/07/ (publié entre juillet et aout 2011)

 Ce texte, un peu long, est réparti sur 27 sections.

I

Je ne vais pas ici me consacrer à une description générale de ma personnalité, car elle n’a aucune incidence sur la question devant être présentée, mais je vais essayer de me décrire pour le lecteur seulement pour exposer ma relation à la religion.

 

Ayant grandi dans une famille chrétienne orthodoxe plutôt pieuse, et par la suite ayant étudié dans un type d’établissement où l’incrédulité religieuse n’était pas considérée comme un signe de génie de la part de l’élève, je ne me suis pas révélé être un véhément et fieffé mécréant, comme l’était la majorité des jeunes gens de mon temps. En substance, je me suis révélé être quelqu’un très indéfini, je n’étais pas athée, et en aucune façon je ne pouvais me considérer comme ayant été à aucun degré un homme religieux. Et puisque ces deux états mentaux ne sont pas le résultat de mes convictions, mais furent, pour ainsi dire, passivement superposés sur moi par des influences précises de mon environnement, je demanderai au lecteur de se trouver une classification appropriée pour ma personnalité à l’égard de cette situation.

 

Officiellement, je porte le nom de chrétien, mais sans doute ne me suis-je jamais demandé si j’avais vraiment droit à ce qualificatif. Je n’ai même jamais eu la moindre inclination à vérifier ce que la vocation d’un chrétien demandait de moi et si je répondais à ces exigences. J’ai toujours dit que je croyais en Dieu, mais si on me demandait comment je croyais, comment l’Église orthodoxe à laquelle j’appartenais enseignait qu’il fallait croire, sans doute, me serais-je trouvé dans une ornière. Si on m’avait en outre demandé plus en détail, si je croyais, par exemple, en notre salut par l’Incarnation et la souffrance du Fils de Dieu, en sa Parousie [Seconde Venue] en tant que juge, ce que ma relation à l’Eglise était, si je croyais en la nécessité de Sa fondation, en Sa sainteté et au salut pour nous à travers Ses sacrements et ainsi de suite, je ne peux imaginer quelles absurdités j’aurais donné comme réponses. Voici un exemple :

 

Un jour que ma grand-mère, qui observait toujours strictement les jeûnes, m’a réprimandé de ne pas observer les carêmes.

« Tu es toujours fort et sain, tu as bon appétit, il s’ensuit que tu es en mesure de très bien t’entendre avec la nourriture de carême. Comment se fait-il que l’on n’observe pas ces lois de l’Église, qui ne sont même pas difficiles pour nous ?»

« Mais grand-mère, c’est une loi complètement déraisonnable », objectai-je.

« Car tu manges, pour ainsi dire, mécaniquement, par habitude, et personne avec un peu d’intelligence ne va se soumettre à une telle coutume. »

« Pourquoi déraisonnable ?»

« Eh bien, ça fait aucune différence pour Dieu que je mange du jambon ou des poissons fumés »

(N’est-ce pas vrai que dans ce cas, quel exemple nous avons ici en profondeur de la compréhension de l’essence du jeûne par un homme instruit !).

« Comment se fait-il que tu parles de cette manière ? » continua grand-mère. « Peut-on qualifier une loi de déraisonnable, quand le Seigneur Lui-même a jeûné ?»

Je fus frappé par une telle réponse, et c’est seulement avec l’aide de ma grand-mère que je suis parvenu à retenir la narration évangélique concernant le jeûne. Mais le fait est que je l’avais complètement oublié, comme vous le voyez, et cela ne m’a empêché en aucun cas de me jeter dans la contradiction qui prit un caractère plutôt hautain.

 

Et ne croyez pas, lecteur, que j’étais plus stupide ou volage d’esprit que les autres jeunes gens de mon entourage.

 

Voici un autre exemple.

 

Il fut demandé à un de mes collègues considéré comme instruit : croyait-il en Christ comme Homme-Dieu ? Il répondit affirmativement, mais immédiatement après, la conversation révéla ensuite qu’il niait la résurrection du Christ.

 

« Permettez-moi, pourquoi dites-vous quelque chose de très étrange », objecta une vieille dame. « Selon votre croyance, qu’arriva-t-il au Christ après Sa mort? Si vous croyez en Lui comme Dieu, comment pouvez-vous vous permettre simultanément de penser qu’il est mort complètement, c’est-à-dire que Son être finit complètement ?»

 

Nous attendions une sorte de réponse tarabiscotée de notre intelligent collègue, quelques subtilités dans la conception de la mort, ou une nouvelle explication de la question en discussion. Pas du tout, il répondit simplement :

 

« Oh ! Je n’ai pas réalisé cela. J’ai dit comme j’ai ressenti. »

 

 

II

Un état exactement identique d’incompatibilité des idées entre elles, s’installa en moi, et, à cause de l’insouciance de ma part, cet état se tissa lui-même un nid douillet dans mon esprit.

 

Je semblais croire en Dieu comme il se doit, c’est-à-dire que je Le comprenais comme un être personnel, tout-puissant, éternel, je reconnaissais que l’homme était Sa création, mais je ne croyais pas en l’au-delà.

 

Une bonne illustration de l’esprit volage de nos relations à la fois à la religion et à notre état spirituel est considérée dans la suite : j’ignorais ce grave manque de foi en moi jusqu’ à ce que, pareillement à mon collègue mentionné ci-dessus, une certaine circonstance le mit en lumière.

 

Le destin m’a amené à être ami d’un homme sérieux et très instruit ; en outre, il était extrêmement sympathique et solitaire, et j’aimais lui rendre visite de temps en temps. Un jour, lui ayant rendu visite, je l’ai trouvé lisant le catéchisme.

 

« Qu’est-ce que cela, Prochor Alexandrovitch » – c’est ainsi que mon ami s’appelait – « vous préparez-vous à devenir pédagogue ? » demandai-je, étonné en pointant vers le livre.

 

« Mon cher ami, qu’entendez-vous par pédagogue ?! Ce serait bien si je pouvais devenir un étudiant passable. Elle est bien loin de moi l’idée d’enseigner aux autres. Je dois me préparer à l’examen. Eh bien, regardez mes cheveux gris, ils augmentent avec chaque jour qui passe et avant qu’on ne le sache, on est appelé à rendre compte de tout cela, dit-il avec son habituel sourire de bon cœur « .

 

Je n’ai pas pris ses paroles littéralement, pensant que puisque qu’il était homme à lire toujours beaucoup, il avait simplement constaté la nécessité d’une sorte de correction dans la catéchèse. Lui, évidemment désireux d’expliquer cette lecture qui était étrange pour moi, déclara :

 

On lit beaucoup dans les publications actuelles toutes sortes d’ordures, et bien, ici, je vérifie moi-même que je ne m’égare pas sur une fausse piste. Car, vous le savez, l’examen qui nous attend est sévère, il est sévère, en cela qu’aucun réexamen ne sera accordé.

 

« Mais croyez-vous vraiment cela ?»

 

« Vraiment, comment peut-on ne pas croire en cela? Voyons, essayons de chercher ce que vais-je devenir. Que pensez-vous, que dès que l’on comptera un, deux, trois et que je me transformerai en poussière ? Et si je ne retourne pas à la poussière, alors il ne fait aucun doute que je vais être appelé à répondre (de ma vie). Je ne suis pas de l’écume, j’ai une volonté et une intelligence, j’ai vécu consciemment et … j’ai péché…  »

 

« Je ne sais pas, Prochor Alexandrovitch, comment et d’où notre croyance en la vie après la mort aurait pu se produire, il est naturel de penser qu’un homme meurt. Et, bien, ça se termine ici, on le voit gisant et il ne respire pas, tout cela se désintègre, comment penser qu’il y a un certain type de vie dans cet état ?  » Ai-je dit aussi, exprimant exactement ce que je ressentais, dans l’ordre où ces idées devaient avoir préalablement surgi et formé ma compréhension.

 

« Permettez-moi, et que pensez-vous que je devrais faire avec Lazare de Béthanie. Car, vous savez que c’est en réalité un fait, et il était aussi un homme, moulé à partir de la même argile que moi »

 

J’ai regardé mon interlocuteur avec une franche surprise. Est-il possible que cet homme instruit croit ces choses incroyables ?

 

Et Prochor Alexandrovitch, à son tour me regarda fixement pendant une minute environ, puis, après avoir baissé sa voix, dit :

 

« Ou bien vous n’êtes pas croyant ?»

 

« Non, pourquoi dites-vous cela? Je crois en Dieu, répondis-je. »

 

« Et vous ne croyez pas dans l’enseignement divinement révélé? Mais alors, aujourd’hui, Dieu est compris de différentes façons, et pratiquement chaque individu commence à se fabriquer un enseignement (qu’il considère) divinement révélé pour satisfaire ses besoins personnels, on trouve pour cela des classifications mises en place ; en cela, alors, vous devez croire, mais en ceci, vous pouvez ou ne pouvez pas croire, et en cela vous n’avez pas à croire du tout ! Comme s’il y avait plusieurs vérités, et pas une seulement. Et ils ne comprennent pas que, ce faisant, ils croient déjà dans les produits de leur propre esprit et imagination, et si tel est le cas, alors, bien sûr, il n’y a plus de place pour la croyance en Dieu.  »

 

« Mais on ne peut pas tout croire. Parfois on rencontre des choses très étranges ».

 

« C’est-à-dire, pas comprises correctement? Expliquez-vous. Si vous ne réussissez pas, alors vous devez admettre en vous-même que la faute réside ici en vous, et vous devez céder sur ce point. Commencez par raisonner comme un homme ordinaire sans instruction concernant la quadrature du cercle, ou sur quelque autre sagesse des mathématiques supérieures, et vous verrez qu’il ne comprend également rien de cela, mais à partir de cela, il ne s’ensuit pas que l’on doive nier l’étude des mathématiques elles-mêmes. Bien sûr, il est plus facile de renoncer, mais ce n’est pas toujours… approprié.

 

« Réfléchissez bien à ce que vous avez dit, en substance, vous avez dit une absurdité : Vous dites que vous croyez en Dieu, mais qu’il n’y a pas de vie après la mort. Mais Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants. Sinon quelle sorte de Dieu est-ce ?  Le Christ Lui-même a parlé de la vie après la mort.  Pensez-vous vraiment qu’Il a dit des contrevérités ? Pourquoi même Ses pires ennemis ne sont-ils pas en mesure de prouver cela ? Et pourquoi donc est-Il venu et a-t-Il souffert, si notre avenir tout entier se résume seulement à être réduits en poussière ?

 

«Non, ce n’est pas juste Vous devez, par tous moyens, par tous les moyens » – il a soudainement parlé avec intensité – vous corriger ! Vous devez comprendre combien cela est important. Une telle foi devrait jeter une lumière entièrement nouvelle dans votre vie, lui donner un but différent, donner une toute nouvelle direction à l’ensemble de votre travail. Ce sera une révolution morale complète pour vous. Dans cette foi, nous prenons un fardeau, mais en même temps, nous avons une source de consolation et de soutien pour lutter contre les malheurs de la vie qui sont inséparables d’elle et concernent tout le monde.  »

 

III

J’ai compris toute la logique des paroles de Prochor Alexandrovitch, mais, bien sûr, une conversation de quelques minutes ne pouvait pas implanter en moi une croyance en ce que je n’avais pas été habitué à croire. Et ma conversation avec lui pour l’essentiel servit seulement à manifester mon opinion sur une certaine question importante, un point de vue, que jusque-là, je ne connaissais pas bien moi-même parce que je n’avais eu aucune occasion de l’exprimer, et parfois même moins d’occasion pour y réfléchir.

 

Mon incrédulité évidemment inquiéta sérieusement Prochor Alexandrovitch : plusieurs fois au cours de la soirée il revint à ce thème, et quand je me préparais à partir, il a rapidement choisi plusieurs livres de sa grande bibliothèque et en me les donnant, il a déclaré :

 

« Lisez-les, sans faillir lisez-les, parce qu’on ne peut pas quitter ce sujet de cette manière, là où il en est dans son état actuel. Je suis certain que vous allez bientôt comprendre rationnellement et devenir convaincu de l’absence totale de fondement de votre incrédulité, mais il est nécessaire de transmettre cette conviction de l’intellect au cœur, il est nécessaire que le cœur comprenne, sinon dans une heure ou une journée, elle va s’évaporer et être oubliée, parce que l’intellect est un tamis à travers lequel des pensées différentes passent seulement, et ce n’est pas là qu’elles demeurent.  »

 

J’ai lu les livres. Je ne me souviens pas maintenant si je les ai tous lus, mais il s’est avéré que l’habitude a été plus forte que la raison. J’ai reconnu que tout ce qui était écrit dans ces livres était très convaincant, mais en raison de l’exiguïté de ma compréhension en matière religieuse, j’ai été incapable de soulever la moindre des objections sérieuses à l’argumentation qu’ils contenaient, mais la foi, néanmoins, n’apparut pas en moi. J’ai reconnu que ce n’était pas logique, je pense que tout ce qui était écrit dans ces livres était la vérité, mais il n’y avait aucun sentiment de foi en moi et la mort continua dans ma compréhension d’être la fin absolue de l’existence humaine, après quoi seule la décomposition s’ensuivait.

 

Malheureusement, il est arrivé que peu de temps après la conversation ci-dessus avec Prochor Alexandrovitch, j’ai dû quitter la ville dans laquelle il vivait, et nous ne nous sommes pas revus d’autres fois. Je ne sais pas, peut-être comme homme intelligent et possédant le charme d’un homme intensément convaincu, il aurait réussi au moins dans une certaine mesure à approfondir mes vues et mes relations sur la vie et les choses en général. Et à travers cela aussi à introduire certains changements dans ma compréhension de la mort, mais laissé à moi-même et par nature n’étant pas un jeune homme particulièrement sérieux, je n’étais en aucune façon intéressé à ces questions qui me détournent (de mes préoccupations habituelles). Et à cause de mon étourderie, peu après je n’ai même pas accordé une once de pensée aux paroles de Prochor Alexandrovitch, qui traitait de la gravité de l’insuffisance de ma foi et de la nécessité de me débarrasser de cette insuffisance.

 

Et à la suite de cela, les changements de résidence, des rencontres avec des gens nouveaux, non seulement cette question disparut de de ma mémoire, mais la conversation avec Prochor Alexandrovitch aussi, et même son image mentale et ma brève rencontre avec lui.

 

 

IV

Plusieurs années passèrent. À mon grand regret, je dois admettre que moralement je n’ai changé que très légèrement au cours de ces années. Bien que je fusse déjà un homme au milieu du parcours de la vie, c’est-à-dire que j’étais un homme d’âge moyen, ni dans ma relation à la vie elle-même, ni envers moi-même, il n’y avait une once de sérieux. Je ne comprenais pas le sens de la vie, une sorte de connaissance étonnante de soi restait pour moi-même une invention « chimérique », comme le raisonnement d’un métaphysicien bien-connu dans une fable du même nom.

[Le métaphysicien, de Hemnitzer, est un conte qui relate comment un homme quitte sa terre natale et part à l’étranger pour ses études. Et là, son esprit se remplit d’un enseignement qui peut conduire à l’égarement. Lorsqu’il retourne à son pays, il tombe dans un trou duquel il ne peut s’en sortir tout seul. Ses compatriotes lui lancent une corde, mais au lieu de la prendre et de sortir du trou, il se lance dans des raisonnements sur la nature, l’utilité des choses, de la corde et d’autres sujets…Ses compatriotes se lassent d’attendre et le laissent dans son trou]

Et je vivais donc, conduit par les mêmes intérêts vides et grossiers, par cette même conception très fausse et médiocre du but de la vie que partagent la majorité des gens sécularisés de mon milieu et de mon éducation.

 

 

Mon rapport à la religion était aussi resté inchangé, c’est-à-dire, comme précédemment, je n’étais ni athée, ni à aucun degré un homme consciemment religieux. Comme précédemment, par habitude, de temps en temps, j’allais à l’église me confesser une fois par an, par habitude encore, je faisais le signe de croix quand il convenait de le faire, et c’était là toute la religion pour moi. Je n’étais pas intéressé par des questions traitant de religion et ne comprenais même pas qu’il pouvait y avoir quelque chose d’intéressant dans la religion, en dehors, bien sûr, des conceptions les plus élémentaires. Je ne savais pas quoi que ce soit dans ce domaine, et il me semblait que je connaissais et comprenais tout ce dont il s’agit, et que tout était si simple et « dépourvu de toute astuce » et que quelqu’un d’instruit n’avait là rien dont il devait charger son esprit. Cela est d’une naïveté qui atteint des proportions ridicules, mais, malheureusement, très caractéristique de gens « éduqués » de notre époque.

 

Il était bien évident qu’au vu de ces faits, il ne pouvait y avoir la possibilité d’un progrès dans mon sentiment religieux, ou d’un élargissement de la portée de mes conceptions dans ce domaine.

V

Il advint qu’à cette période de ma vie que mon travail m’amena à K., et que j’y tombai gravement malade.

 

Comme je n’avais ni parents, ni même un serviteur à K., je dus aller à l’hôpital. Les médecins trouvèrent que c’était une pneumonie.

 

Au début, je me sentais si bien que pas une fois je n’ai pensé qu’il était nécessaire de résider dans un hôpital en raison d’une telle bagatelle, mais comme la maladie se développa et la température commença à augmenter rapidement, j’ai compris qu’avec une telle « bagatelle », il ne serait pas du tout sage de rester seul au lit dans une chambre d’un quelconque hôtel.

 

Les longues nuits d’hiver dans l’hôpital furent particulièrement ennuyeuses pour moi, la fièvre ne me permettait pas du tout de dormir, parfois il était même impossible de rester étendu. Et être assis dans mon lit était à la fois inconfortable et fatigant : je n’avais pas envie ou n’était pas capable de me lever et de marcher dans la salle, alors je me tournais, m’étendais, me redressais, mettais mes jambes hors du lit et à nouveau les remettais dans le lit, et pendant tout ce temps je continuais à écouter attentivement : quand l’horloge commencerait-elle à sonner ! J’attendais, j’attendais et elle semblait faire exprès de sonner seulement deux ou trois fois, cela signifiait une éternité entière à attendre avant l’aube. Et comme c’est déprimant pour un homme malade l’effet de ce sommeil en commun avec beaucoup de gens, dans le calme de la nuit. On se sent littéralement dans un cimetière en compagnie d’hommes morts.

 

Le degré de ma maladie devint critique, et en même temps je suis devenu de plus en plus mal et me suis senti pire. À certains moments j’ai eu des crises telles que les conditions désagréables ordinaires devinrent imperceptibles, et je ne remarquais plus l’effet lassant des nuits interminables. Mais je ne sais pas vraiment à quoi attribuer cela : est-ce parce que je me suis toujours considéré comme un homme très fort et très sain, ou était-ce parce que jusqu’ à ce moment-là je n’avais jamais été une seule fois gravement malade, et ces pensées tristes qui sont parfois le lot des maladies graves étaient étrangères à mon esprit – cependant, peu importe comment je me sentais mal à certains moments, peu importe comment brutalement les crises de ma maladie advinrent, pas une fois l’idée de la mort n’entra dans mon esprit.

 

J’attendais avec confiance qu’aujourd’hui ou demain un changement pour le mieux prenne place, et avec impatience à chaque fois que le thermomètre était enlevé de sous mon bras je demandais quelle était ma température. Mais après avoir atteint un certain niveau, elle s’est littéralement figée à ce niveau, et à mes questions j’ai constamment entendu la réponse : « Quarante et huit dixièmes » « 40 et neuf dixièmes», «41»,

 

« Ah que c’est lent !  » disais-je avec déception, puis je demandais au docteur si mon rétablissement allait se poursuivre au rythme de la tortue.

 

En voyant mon impatience, le médecin me calma et dit qu’à mon âge et avec ma santé, il n’y avait rien à craindre, que la reprise ne serait pas longue, que dans des circonstances favorables, après chaque maladie, on peut récupérer en quelques jours seulement.

 

J’ai cru cela de tout cœur et j’ai raffermi ma patience avec cette pensée, qu’il ne restait qu’à attendre en cet état de crise, et ensuite tout deviendrait immédiatement tout à fait normal.

VI

Une nuit, je me sentais particulièrement mal, je m’agitais à cause de la fièvre et ma respiration était extrêmement difficile pour moi, mais vers le matin, c’est soudainement devenu tellement plus facile, que je fus même capable de m’endormir. Réveillé, ma première pensée au souvenir de la souffrance de la nuit était : « Eh bien, ça devait être ça, la crise est passée et, enfin maintenant il y aura une fin à cette fièvre haletante et insupportable. »

 

Et ayant vu un très jeune médecin assistant entrant dans une salle voisine, je l’ai appelé et j’ai demandé que l’on prenne ma température.

 

« Eh bien, monsieur, maintenant les choses ont pris une tournure pour le mieux », dit-il joyeusement, en enlevant le thermomètre au temps convenu. « Votre température est normale. »

 

« Vraiment ? » ai-je demandé avec joie.

 

« Jetez un œil par vous-même :37 et un dixième. Et il semble que votre toux ne vous dérange plus autant. »

 

J’ai seulement réalisé à ce moment que depuis minuit, je n’avais en fait pas toussé jusqu’ à ce matin et que même si je m’étais tourné et retourné et que je buvais quelques gorgées de thé chaud, je ne toussais pas à cause de cela.

 

A neuf heures le médecin est venu. Je lui ai dit que je m’étais senti mal durant la nuit et j’émis l’hypothèse qu’évidemment cela devait avoir été la crise, et que maintenant je me sentais mieux et qu’avant le matin j’avais même été capable de dormir pendant quelques heures.

 

« Eh bien, voilà qui est certainement bien », dit-il, et il se dirigea vers la table et lut des sortes de tableaux ou de notes qui se trouvaient là.

 

« Voulez-vous prendre sa température ? » lui demanda l’assistant du médecin. « Sa température est normale. »

 

« Que voulez-vous dire par température normale ? » lui demanda-t-il, levant rapidement la tête du tableau et en regardant l’assistant avec perplexité.

 

« C’est exactement ce que j’ai dit, je viens de la prendre. »

 

Le médecin fit à nouveau prendre la température et cette fois encore il regarda pour voir si la température avait été prise correctement. Mais cette fois la température n’atteignait même pas 37 : elle s’avérait être deux dixièmes de moins que 37.

 

Le médecin prit son propre thermomètre dans la poche latérale de sa veste, il le secoua, il le vérifia, et évidemment certain de sa justesse, il prit à nouveau ma température.

 

La seconde prise de température montra le même résultat que la première.

 

À ma grande surprise, le médecin ne manifesta aucun signe de bonheur pour ma condition, ne montrant pas, ainsi, par pure politesse la moindre expression de satisfaction, et, après avoir fait demi-tour d’une manière un peu agité, il a quitté la salle, – après une minute ou deux, j’ai entendu un téléphone  qui commençait à sonner dans la salle.

 

 

VII

 

Peu après le médecin-chef apparut. Avec l’autre médecin, tous les deux ils m’examinèrent et ont recouvert mon dos de sangsues ; et par la suite ils m’ont prescrit un médicament (différent des autres) qu’ils ont préparé séparément par un assistant.

Je demandai au médecin-chef : « Qu’est-ce que vous pensez de mon état alors que je me sens bien, pourquoi toutes ces sangsues ? ».

Il m’a semblé que ma question a découragé le médecin-chef et l’a rendu confus, il me répondit avec impatience :

« On ne peut vous laisser comme ceci laisser libre cours à la maladie en vous uniquement parce-que vous vous sentez mieux. Nous devons retirer toute ce désordre qui s’est accumulé en vous durant toute votre maladie ».

Trois heures plus tard, le plus jeune médecin est revenu : il observa comment étaient placées les sangsues et m’a demandé combien de cuillères de médicament j’ai pris.

« Trois » je lui répondis.

« Avez vous toussé ? ».

« Non ».

« Pas une seule fois ? »

« Pas une seule fois ! » Puis me tournant vers l’assistant qui était resté dans la salle je lui demandais « Qu’est-ce que ce mélange détestable que vous avez fait pour mon médicament, il me donne envie de le renvoyer ».

« Il contient un mélange d’expectorants » me dit-il.

Et dans ce cas j’ai pensé comme ceux qui nient la religion, ne comprenant rien de ce qui se passait. J’ai jugé que le médecin a réagi par manque de compréhension : il m’a donné des expectorants alors qu’il n’y a plus rien à   expectorer.

 

 

.

VIII

 

Entre temps, une heure et demie ou deux après la dernière visite des médecins, tous trois d’entre eux à nouveau apparurent dans ma salle : deux des nôtres, et un troisième, avec un air d’importance et imposant, qui n’appartenait pas à notre pavillon.

 

Ils m’ont ausculté et m’ont écouté longtemps ; un réservoir avec de l’oxygène est apparu. Ce dernier m’a quelque peu étonné.

 

« Qu’est-ce que c’est à présent ? » demandai-je.

 

« Eh bien nous avons à filtrer un peu vos poumons. Parce qu’ils se sont presque rabougris en vous », dit le troisième médecin, qui n’était pas de notre pavillon.

 

« Mais dites-moi, docteur, qu’est-ce qui vous fascine à propos de mon dos, pour que vous soyez tellement préoccupés à son sujet. C’est maintenant la troisième fois ce matin que vous l’avez ausculté et tout recouvert de sangsues. »

 

Je me sentais tellement mieux par rapport aux jours précédents, et donc dans mes pensées j’étais tellement loin de tout pessimisme par nature, de sorte qu’ à l’évidence aucun accessoire médical n’était capable de me porter à considérer mon état véritable; même l’apparition d’un important et étrange médecin, je me l’expliquais comme un changement dans le personnel ou quelque chose d’une nature similaire, en ne me doutant en aucune façon  qu’il avait été spécialement appelé pour moi, car mon cas exigeait un comité de médecins. La dernière question, je la posai avec un tel ton décontracté de bonheur, que, évidemment aucun de mes médecins n’eut le cœur d’au moins faire allusion à la catastrophe imminente. Et, en vérité, comment peut-on dire à un homme, plein d’espoir les plus heureux, qu’il a peut-être seulement quelques heures de plus à vivre !

 

« C’est maintenant que nous devons nous occuper de vous », m’a répondu le médecin d’une manière indéterminée.

 

Mais cette réponse je l’avais aussi comprise dans le sens souhaité par moi-même, à savoir que maintenant,  le point culminant ayant été dépassé, la force de l’infirmité s’affaiblissant, évidemment il était nécessaire et plus pratique d’appliquer tous les moyens possibles pour chasser la maladie restante et aider à rétablir tout ce qui avait été affecté par cette maladie.

 

 

 

IX

 

Je me souviens que vers quatre heures j’ai senti une sorte de frisson léger, et désirant avoir chaud, je me suis couvert parfaitement avec la couverture et je suis resté étendu au lit, mais soudain je me suis senti très étourdi.

 

J’ai appelé le médecin-assistant, il est venu, m’a soulevé de l’oreiller et a soulevé le sac d’oxygène. Quelque part, j’ai entendu la sonnerie d’une cloche, et en quelques minutes, le médecin-chef est entré en hâte dans ma salle, et peu après, l’un après l’autre, nos deux médecins.

 

À un autre moment un tel nombre inhabituel de personnel médical et la rapidité avec laquelle il avait été réuni m’aurait sans doute étonné et confondu, mais alors, je me suis senti totalement indifférent, comme si cela n’avait pas de relation avec moi.

 

Un étrange changement soudain pris place dans mon humeur ! Une minute avant, plein d’optimisme, à présent même si je voyais et comprenais parfaitement bien tout ce qui se déroulait autour de moi, surgit soudain une sorte d’indifférence incompréhensible, un éloignement tel, qui maintenant, ce me semble, est complètement étranger aux vivants.

 

Toute mon attention était concentrée sur moi-même, mais il y avait ici aussi une étonnante qualité particulière, un certain état de division en moi : je me sentais et étais conscient de moi-même avec une clarté et une certitude totale, et en même temps, j’avais un sentiment d’une telle indifférence pour moi, que c’était comme si j’avais même perdu la capacité de percevoir les sensations physiques.

 

Par exemple, je vis comment le médecin tendit la main et me tâta le pouls – j’ai vu et compris ce qu’il faisait, mais je n’ai pas senti son contact avec mon corps. J’ai vu et entendu que les médecins, m’ayant soulevé, ont continué à faire quelque chose et faisaient tout un plat à propos de mon dos, là où à l’évidence l’œdème avait commencé, mais de ce qu’ils faisaient, je ne sentais rien et ce n’est pas parce que j’avais vraiment perdu la capacité de percevoir ces sensations, mais parce que cela n’attirait pas le moins du monde mon attention, car m’être retiré quelque part au fond de moi, je n’écoutais pas ou n’observais pas ce qu’ils me faisaient.

 

Il semblait que soudain deux êtres ou deux essences étaient manifestées en moi : l’une cachée quelque part au fond et c’était la partie principale de moi-même, l’autre externe et évidemment, moins importante, et maintenant il semblait que ce qui avait lié ces deux parties se brûlait ou se fondait, et ces deux essences séparées, la plus forte ressentait plus vivement et avec plus de certitude, et la plus faible devenait indifférente. Cette partie la plus faible de mon être était mon corps.

 

Je ne peux imaginer comment, peut-être même seulement il y a quelques jours, j’aurais été frappé par la manifestation de  cet être inconnu en moi-même  jusque-là et la réalisation de sa supériorité sur cette autre partie de moi qui, selon mes convictions antérieures constituait mon être tout entier, mais que maintenant je ne remarquai même pas.

 

Cet état était très étonnant : vivre, voir, entendre et comprendre tout, et en même temps, apparemment ne pas voir ou comprendre quoi que ce soit, et sentir une tel étrangement à l’égard de tout.

X

Ainsi, par exemple, le médecin me pose une question, j’entends et comprends ce qu’il demande, mais je ne réponds pas, je ne donne pas de réponse, parce que je pense qu’il n’y a aucune raison pour moi de lui parler. Et pourtant, il s’agite et s’inquiète pour moi, mais il est préoccupé par cette moitié de moi, qui a désormais perdu toute signification pour moi, et avec laquelle je sens que je n’ai rien à faire.

 

Mais soudain, l’autre moitié s’est affirmée, et d’une façon très saisissante et inhabituelle !

 

Je me sentis soudain tiré vers le bas avec une force irrésistible. Pendant les premières minutes, cette sensation était semblable à celle d’avoir des poids lourds et massifs liés à tous les membres de mon corps, mais peu de temps après, une telle comparaison ne pouvait pas décrire justement mon état d’âme. Cette représentation d’une telle attirance semblait désormais relativement insignifiante.

 

Non, ici une sorte de loi d’attraction gravitationnelle d’une puissance très formidable agissait.

 

Il me semblait que non seulement moi, en tant qu’ensemble, mais chaque membre, chaque cheveu, le plus mince tendon, chaque cellule de mon corps était attiré séparément quelque part avec un tel caractère d’irrésistibilité, comme un puissant aimant attire des morceaux de métal à lui-même.

 

Et pourtant, peu importait combien forte cette sensation pouvait avoir été, elle ne m’empêchait pas de penser et d’être conscient de tout, j’étais également conscient de l’étrangeté de ce phénomène. Je me suis souvenu et j’étais conscient de la réalité, c’est-à-dire que j’étais au lit, que mon service était au deuxième étage, et qu’en dessous de moi il y avait une salle identique, mais dans le même temps, selon la force de la sensation, j’étais certain que si en dessous de moi il n’y avait pas une, mais dix chambres empilées les unes sur les autres, elles céderaient soudain devant moi afin de me laisser passer . . . vers où ?

 

Quelque part plus loin, au plus profond dans la terre.

 

Oui, surtout dans la terre, et je voulais m’étendre sur le sol, je me suis forcé à le faire et j’ai commencé à m’agiter dans mon lit.

 

XI

« Agonie », j’ai entendu ce mot prononcé au-dessus de moi par le médecin.

 

Comme je ne parlais pas, étant complètement concentré en moi, et que mon regard exprimait une absence totale d’affect en relation avec le monde environnant, les médecins décidèrent évidemment que j’étais dans un état inconscient et parlèrent de moi d’une manière audible, sans retenue. Mais en attendant, non seulement je comprenais tout d’une manière excellente, mais il était impossible pour moi de ne pas penser et d’observer à un certain degré.

 

« Agonie, la mort ! » ai-je pensé, après avoir entendu les paroles du médecin. « Vais-je vraiment mourir ? » En moi, j’ai parlé à haute voix, mais comment ? Pourquoi ? Je ne peux pas expliquer cela.

 

Je me suis soudain souvenu d’un discours savant traitant de la question de savoir si oui ou non la mort est douloureuse, que j’avais lu il y a longtemps, et, ayant fermé les yeux, je me suis interrogé quant à ce qui était en train de se passer en moi à ce moment.

 

Non, je ne ressentais pas la moindre douleur physique, mais sans doute que je souffrais. Je me sentais lourd à l’intérieur et las. D’où cela venait-il ? Je savais de quelle maladie j’allais mourir ; ce qui était en cause ici, était l’œdème qui m’étouffait, ou diminuait-il l’activité du cœur et cela me rendait las ? Je ne sais pas. Peut-être était-ce là l’explication de ma mort à venir, selon les idées de ces gens, du monde, qui maintenant était si étranger et éloigné de moi. Cependant, je sentais une tension irrésistible vers quelque part, une attirance vers quelque chose dont j’ai déjà parlé.

 

Et j’ai senti que cette attraction augmentait à chaque instant, que j’étais déjà arrivé très près, presque en contact avec cet aimant qui m’attirait, lequel si je le touchais, allait faire que tout mon corps fusionne en lui, pour devenir un avec lui de manière telle qu’aucune force ne serait alors capable de me séparer de lui, et plus fortement je sentais l’approche de cet instant, plus je devenais craintif et dépressif.  Il en était ainsi car je sentais une résistance simultanée à cela avec une clarté croissante, je sentais très clairement qu’en tant qu’ensemble je ne pouvais pas m’unir, que quelque chose devait se séparer en moi, et que ce quelque chose s’efforçait de s’éloigner du centre d’attraction inconnu avec la même intensité que la chose en moi s’efforçait d’aller vers elle. C’est cette lutte qui me causait la fatigue, la souffrance.

 

XII

Le sens du mot « agonie », que j’avais entendu, fut entièrement compris par moi, mais maintenant tout en moi se détournait d’une certaine manière de mes relations, de mes sentiments et s’étendait inclusivement à mes conceptions.

 

Sans doute, que si j’avais entendu ce mot au moment où les trois médecins m’examinaient, j’aurais eu peur à un degré alarmant. De même, si une telle tournure étrange, n’avait pas eu lieu dans ma maladie, si j’étais resté dans l’état ordinaire d’un homme malade, même à l’heure actuelle, sachant que la mort approche, j’aurais compris et expliqué tout ce qui avait eu lieu pour moi, différemment; mais dans l’état actuel, les paroles du médecin me surprirent seulement, n’ayant pas créé en moi ce sentiment de peur qui est caractéristique des gens qui songent à la mort, et je donnais une interprétation tout à fait inattendue de cet état dont je faisais l’expérience, en comparaison avec mes conceptions antérieures.

 

Soudain ce fut pour moi une révélation : « Eh bien alors, voilà c’est ce qu’il en est ! C’est la terre qui m’attire ainsi ». « C’est-à-dire, pas moi, mais ce qui lui appartient, ce qu’elle me laissa posséder pendant une période de temps. Mais est-ce la terre, ou bien est-ce la matière même qui essaie de retourner à elle ?»

 

Et ce qui, auparavant, semblait si naturel et vrai, à savoir que, après la mort je devrais retourner complètement à la poussière, apparaissait maintenant artificiel et impossible.

 

« Non, je ne disparaîtrai pas complètement, je ne peux pas », ai-je presque crié à haute voix, et j’ai fait une tentative pour me libérer, pour m’arracher à cette force qui m’attirait, et soudain j’ai senti le calme s’installer en moi.

 

J’ai ouvert les yeux, et tout ce que j’ai vu au cours de cette minute, dans les moindres détails, s’est enregistré dans ma mémoire avec une totale clarté.

 

J’ai vu que j’étais debout seul dans une pièce ; à droite de moi, debout en demi-cercle, tout le personnel médical était entassé. Après avoir mis ses mains derrière lui et regardant fixement quelque chose que j’ai été incapable de voir à cause de leurs silhouettes, se tenait le médecin-chef; derrière lui, légèrement penché en avant le plus jeune médecin, le vieil assistant médecin, tenant un sac d’oxygène dans ses mains, s’appuyant indécis d’une jambe sur l’autre, ne sachant évidemment pas quoi faire avec son appareil, soit de l’emporter, ou de ne pas l’emporter, car il pourrait encore servir, et le jeune médecin, après s’être incliné, soutenait quelque chose, mais à cause de son épaule, seuls les oreillers m’étaient visibles.

 

Ce groupe me surprit : à l’endroit où ils se trouvaient il y avait un lit. Qu’est-ce qui attirait l’attention de ces personnes, qu’est-ce qu’ils regardaient, alors que je n’étais plus là, puisque j’étais debout au milieu de la salle ?

 

Je me suis avancé et j’ai regardé l’endroit qu’ils regardaient tous :

 

C’était moi étendu là sur le lit !

 

XIII

 
Je n’ai pas de souvenir d’avoir ressenti quelque chose comme la peur en voyant mon double, j’étais seulement perplexe : comment était-ce possible ? Je me sens ici, et en même temps, je suis là-bas aussi.

Je me suis regardé debout au milieu de la salle. Pourquoi était-ce indubitablement moi, exactement le même que j’ai toujours su être.

Je voulais me toucher, de prendre la main gauche avec la droite : ma main est passée à travers, j’ai essayé de me saisir à la taille, ma main a traversé mon corps comme à travers un espace vide.

Frappé par un tel phénomène étrange, je voulais que quelqu’un à proximité m’aide à comprendre ce qui se passait et, ayant fait plusieurs pas, j’ai étendu ma main, voulant toucher l’épaule du médecin, mais je sentais que je marchais étrangement, ne me sentant pas en contact avec le sol, et ma main, peu importe comment j’essayais, ne pouvait pas atteindre la figure du médecin. Seuls peut-être quelques centimètres d’espace restaient pour l’atteindre, mais je ne pouvais pas le toucher.

J’ai fait un effort pour me tenir fermement sur ​​le plancher, mais, bien que mon corps ait obéi à mes tentatives et se soit abaissé, il ne pouvait pas atteindre le sol tout comme la figure du médecin n’avait pas pu être atteinte auparavant. Ici aussi une quantité non négligeable d’espace restait, mais je ne pouvais en aucun cas le franchir.

Et je me rappelai vivement comment plusieurs jours auparavant, l’infirmière de notre bloc, désirant empêcher mon médicament de se gâter, mit le flacon qui le contenait dans un pichet d’eau froide. Cependant, il y avait beaucoup d’eau dans le pichet et immédiatement le flacon se mit à flotter ; mais la vieille infirmière, ne comprenant pas ce qui s’était passé, essaya obstinément une, deux et trois fois de l’abaisser vers le bas du pichet et même de le maintenir vers le bas avec son doigt dans l’espoir qu’il finisse par y rester. Mais à peine avait-elle retiré son doigt, encore une fois qu’il était redirigé vers la surface.

Evidemment, de la même manière, l’air environnant doit être devenu trop dense pour moi, pour mon moi actuel.

 

 

XIV

Que m’arrivait- il ?

 

J’ai appelé le médecin, mais l’atmosphère dans laquelle je me trouvais s’avérait être totalement inadaptée pour moi, elle ne recevait et ne transmettait pas les sons de ma voix, et je compris que j’étais dans un état de totale dissociation avec tout ce qui était m’entourait. Je compris mon état étrange de solitude et un sentiment de panique m’envahit. Il y avait vraiment quelque chose d’indiciblement horrible dans cette extraordinaire solitude. Si une personne se perd dans une forêt, se noie dans les profondeurs de la mer, est prise dans un incendie, est assise à l’isolement dans une prison, elle ne perd jamais l’espoir qu’elle sera entendue. Elle sait qu’elle sera entendue si son appel à l’aide parvient à l’oreille de quelqu’un, elle comprend qu’un autre être vivant la voit, que le garde entrera dans sa casemate, et elle sera en mesure de commencer à parler avec lui, d’exprimer ce qu’elle désire et l’autre la comprendra.

 

Mais voir les gens autour de soi, entendre et comprendre leur conversation, et en même temps savoir que peu importe ce qui vous arrive, vous n’avez aucune chance que ce soit de les informer de votre présence et d’attendre de l’aide au besoin, un tel état de solitude me donnait la chair de poule, mon esprit devenait engourdi. C’était pire que d’être sur une île inhabitée, car là, au moins, la nature aurait manifesté des signes positifs de la réceptivité de ma présence, mais ici, dans ce dénuement de capacité de m’associer avec le monde environnant, expérience dénuée de naturel pour un être humain, en elle il y avait beaucoup de peur mortelle, comme une reconnaissance horrible d’impuissance, que l’on n’est ni en mesure de ressentir dans toute autre situation, ni d’exprimer par des mots.

 

Je n’ai, bien sûr, pas renoncé tout de suite ; j’ai essayé de toutes les manières possibles, j’ai tenté de faire sentir ma présence, mais ces tentatives ne m’ont apporté qu’un désespoir complet. Est-il vraiment possible qu’ils ne me voient pas ? Pensais-je avec désespoir et à plusieurs reprises je m’approchais du groupe de gens debout au-dessus de mon lit, mais aucun d’eux ne se retourna et ne fit attention à moi, et maintenant je me regardais avec perplexité, je ne comprenais pas comment il était possible pour eux de ne pas me voir, quand j’étais le même que celui que j’avais toujours été. Je fis une tentative de me toucher, et ma main encore une fois traversa l’air.

 

« Mais je ne suis pas un fantôme. Je me sens et je suis conscient de moi-même, et mon corps est un corps réel, et non une sorte de « mirage trompeur », ai-je pensé, et encore une fois je me suis regardé attentivement, et je fus convaincu que mon corps était vraiment un corps, parce que je pouvais l’observer et voir ses moindres détails, même un point, en toute clarté. Son aspect extérieur restait le même que ce qu’il avait été auparavant, mais évidemment ses qualités changeaient. Il devenait inaccessible au toucher, et l’air ambiant devenait trop dense de sorte que le contact complet avec des objets n’était pas possible.

 

« Un corps astral. Il semble que c’est ainsi qu’il est appelé ? » la pensée me traversa l’esprit. « Mais pourquoi, cela m’est-il arrivé à moi ? » Me suis-je demandé, en essayant de me rappeler si jamais j’avais entendu des descriptions de tels états, de transfigurations étranges pendant la maladie.

 

XV

« Non, tu ne peux rien faire ici ! Tout est fini », a dit le jeune médecin, en agitant sa main d’une façon désespérée, et il s’éloigna du lit sur lequel était couché l’autre moi.

 

Je me sentais indiciblement vexé, qu’ils continuaient à raisonner et se préoccuper d’un moi que je ne sentais pas complètement, qui n’existait pas pour moi, et qu’ils laissaient sans attention l’autre moi réel, qui était conscient de tout et qui était tourmenté par la peur de l’obscurité, cherchant et demandant leur aide.

 

« Est-il possible qu’ils ne le sachent pas ? Est-il possible qu’ils ne comprennent pas que je ne suis pas là ? » Déçu je réfléchissais et, marchant vers le lit, j’ai regardé cet autre moi, qui, au détriment de mon vrai moi, attirait l’attention des gens dans la salle.

 

J’ai regardé, et voici que pour la première fois l’idée a émergé : est-il possible que ce qui s’est passé pour moi, dans notre langue, dans la langue de personnes vivantes, est défini par le terme de «mort» ?

 

Cela s’est produit pour moi, parce que le corps allongé sur le lit, avait toutes les apparences d’un cadavre : sans mouvement, ne respirant pas, le visage empreint d’une sorte de pâleur, avec des lèvres fermement serrées, légèrement cyanosées, cela me rappelait vivement l’ensemble des défunts que j’avais vus. Il peut sembler étrange au premier abord, qu’en voyant seulement mon corps sans vie, je compris ce qui s’était réellement passé pour moi, mais si l’on considère attentivement et que l’on perçoit entièrement ce que je ressentais et dont je faisais l’expérience, une telle perplexité de ma part, étrange à première vue, devient compréhensible. Car notre compréhension du mot «mort», est inextricablement liée à l’idée d’une sorte de destruction’ une cessation de la vie, comment pouvais-je penser que j’étais mort quand je n’avais pas perdu la conscience de moi-même un seul instant, quand je me sentais tout aussi vivant, entendant tout, voyant tout, conscient de tout, capable de mouvement, de pensée, de parole? Quelle sorte de détérioration pourrait-il y avoir ici, quand je me voyais magnifiquement, et dans le même temps je reconnaissais même l’étrangeté de mon état ? Même les paroles du médecin, «tout est fini » n’attirèrent pas mon attention et ne me firent pas tout de suite deviner ce qui avait eu lieu, dans la mesure où ce qui avait eu lieu avec moi, différait de nos conceptions de la mort !

 

La dissociation de tout par rapport à moi, la scission de ma personnalité, plus que tout aurait pu me faire comprendre que ce qui avait eu lieu, si j’avais cru en l’existence d’une âme, si j’avais été religieux. Mais ce n’était pas le cas et je fus guidé uniquement par ce que je sentais, et la sensation de la vie était si claire, que j’étais perplexe avec cet étrange phénomène, étant totalement incapable de lier mes sentiments avec la conception traditionnelle de la mort, c’est-à-dire, tout en ressentant et en étant conscient de moi-même, de penser que je n’existais pas.

 

Par la suite j’ai souvent eu l’occasion d’entendre des gens religieux, c’est-à-dire ceux qui ne nient pas l’existence d’une âme et de l’après-vie, l’opinion ou la supposition suivante, à savoir que dès que l’âme de l’homme s’est séparée de sa chair corruptible, elle se transforme immédiatement en un genre d’essence omnisciente, de sorte que pour elle, il n’y a rien d’inconnu, et il est étonnant de voir comment dans le nouveau royaume de la réalité, dans la nouvelle forme d’existence, non seulement elle pénètre immédiatement dans le domaine de nouvelles lois qui se révèlent à elle par le nouveau monde et son propre état altéré, mais tout cela lui est si semblable, que cette transition est comme un retour vers une vraie patrie, un retour à son état naturel. Une telle supposition est fondée essentiellement sur l’idée que l’âme est un esprit, et que ces limitations qui existent pour la partie physique de l’homme, ne se présentent pas pour l’esprit.

 

XVI

Une telle hypothèse est, bien sûr, totalement fausse.

De ce qui a été décrit ci-dessus, le lecteur voit que je suis arrivé dans ce nouveau monde essentiellement le même que je l’avais laissé, c’est-à-dire, avec pratiquement les mêmes capacités, conceptions et connaissances que j’avais lorsque je vivais sur terre.

 

Par exemple, quand je voulais faire remarquer ma présence, j’avais recours à ces moyens qui sont couramment utilisés dans ces cas par tous les gens qui sont vivants, c’est-à-dire, que j’appelais, je m’approchais, je tentais de toucher ou de pousser quelqu’un; ayant remarqué une nouvelle qualité conférée à mon corps, je la ressentais comme étrange: par conséquent, mes conceptions antérieures restaient en moi, sinon cela n’aurait pas paru étrange pour moi, et désirant me convaincre de l’existence de mon corps, j’ai de nouveau eu recours à la méthode habituelle à laquelle j’avais été habitué dans ces cas comme être humain terrestre.

 

Même après avoir compris que j’étais mort, je n’ai pas saisi par le biais de ces nouveaux moyens le changement qui avait eu lieu en moi, et, étant perplexe, j’ai soit appelé mon corps «astral», ou alors dans mon attention a émergé l’idée suivante que le premier homme fut créé avec un tel organisme. Et plus tard, avec la chute de son vêtement sacerdotal, qui est mentionné dans la Bible, n’est-ce pas ce corps corruptible, qui est maintenant couché dans le lit et serait dans un temps bref changé en poussière ? Bref, désirant comprendre ce qui avait eu lieu avec moi, j’ai proposé de telles explications qui étaient connues et accessibles pour moi selon mes conceptions mondaines.

 

Et cela était à prévoir. L’âme est bien sûr esprit, mais l’esprit est créé pour la vie avec le corps, donc d’une certaine façon le corps peut-être quelque chose comme une prison pour lui, une contrainte qui l’enchaîne à une certaine forme prétendument indépendante d’existence ?

 

Non, le corps est un lieu d’habitation légitime qui a été, pour ainsi dire, mis à la disposition de l’esprit, et donc il apparaîtra dans l’autre monde à ce niveau de son développement et de sa perfection, qu’il avait atteint au cours de son existence conjointe avec le corps, sous la forme légalement établie de son existence. Bien sûr, si pendant la vie, une personne a été spirituellement développée, spirituellement disposée, alors son âme se sentira plus en relation (avec l’autre monde).  Les choses lui sembleront donc plus compréhensibles dans ce nouveau monde que celle de l’âme de la personne qui a vécu sans jamais penser à l’autre monde, et tandis que le premier sera dans une position, pour ainsi dire, de décoder ces choses, même si ce n’est pas rapidement et sans erreurs, le second, semblable à mon cas, doit commencer à partir de rudiments. Il faut du temps pour comprendre à la fois ce fait auquel il n’a jamais pensé, et ce domaine réel où il se trouve actuellement et où il n’a jamais réfléchi au cours de son existence terrestre.

 

Ensuite en me rappelant et en réfléchissant à mon état d’être à l’époque, j’ai seulement remarqué que mes capacités mentales fonctionnaient avec une telle énergie frappante et une telle rapidité, qu’il ne semblait pas rester la moindre trace de temps après avoir fait l’effort de comprendre, de comparer ou de me rappeler quelque chose. A peine quelque chose avait-il comparu devant moi, que ma mémoire, immédiatement pénétrait dans le passé, déterrait tous les moindre parcelles de connaissances concernant un sujet donné qui y étaient négligemment déposés et oubliés, et ce qui à un autre moment aurait sans doute suscité un sentiment de perplexité, apparaissait maintenant comme si c’était tout à fait évident. À certains moments, en vertu de quelque infusion de puissance, je devinais même à l’avance ce qui était inconnu pour moi, mais cela néanmoins pas avant que cela ne soit comparu devant mes yeux. Et ce n’est que cette dernière condition qui s’est avérée être la qualité exceptionnelle de mes capacités, en plus des d’autres, changements pour ainsi dire attendus qui résultaient de mon état d’existence transformé.

 

 

 

 

 

 

XVII

Je vais maintenant procéder à la narration d’autres circonstances de cet incroyable événement qui m’arriva.

 

Incroyable ! Mais si jusqu’ à maintenant cela a paru incroyable, alors ces circonstances ultérieures apparaîtront comme des histoires tellement « naïves » aux yeux de mes lecteurs instruits, qu’il ne serait pas utile de les raconter. Mais peut-être que pour ceux qui voudront voir mon récit autrement, la naïveté même et l’exiguïté du matériel présenté serviront de preuve de sa véracité, car si j’étais en train d’inventer cette histoire, l’imaginant de toutes pièces, alors un domaine telle vaste s’ouvre ici pour la fantaisie,  et bien sûr, j’aurais pu imaginer quelque chose de plus subtil et de plus efficace.

 

Alors, que m’est-il arrivé d’autre ? Les médecins, sont sortis de la salle, les deux médecins assistants étaient debout et essayaient expliquer les étapes de ma maladie et de ma mort, et la vieille infirmière s’est tournée vers l’icône, s’est signée et a exprimé d’une manière audible le souhait traditionnel dans de tels cas :

 

« Puisse-t-il hériter du Royaume des cieux, paix éternelle pour lui. »

 

Et à peine avait-elle prononcé ces mots, que deux anges apparurent à mes côtés ; pour une raison quelconque dans l’un d’eux j’ai reconnu mon ange gardien, mais l’autre m’était inconnu.

 

M’ayant pris par les bras, les Anges me transportèrent à travers le mur de la salle dans la rue.

 

XVIII

 

Il faisait déjà nuit. La neige tombait silencieusement à gros flocons. Je vis cela, mais le froid et en général la différence de température entre la salle et l’extérieur, je ne la ressentais pas. Evidemment ces phénomènes perdaient leur importance pour mon corps transformé.
Nous avons commencé à monter rapidement. Et plus nous montions, plus grande devenait l’étendue de l’espace qui se révélait devant nos yeux. Et enfin, l’espace a pris de telles proportions, terriblement vastes, que je fus pris de peur à la réalisation de mon insignifiance en comparaison de ce désert infini. Là aussi, certaines particularités de ma vision devinrent évidentes pour moi. Premièrement, il faisait noir et dans l’obscurité, je voyais tout clairement, par conséquent ma vision avait reçu la capacité de voir dans l’obscurité, d’autre part, j’étais en mesure d’inclure dans le champ de ma vision une telle immensité d’espace, que je n’aurais été certainement pas capable de le faire avec ma vision ordinaire. Et à ce moment, je n’étais pas conscient de ces particularités, que je ne voyais pas tout, quelque large que soit mon champ de vision. Néanmoins une limite existait pour cela. Ceci je le compris très clairement et j’en fus terrifié. Oui, jusqu’à quel point il est caractéristique pour l’homme de donner une sorte de valeur permanente à son individualité: je me reconnaissais moi-même pour être très peu important, un atome insignifiant, dont l’apparition et la disparition passeraient bien sûr inaperçues dans cet espace illimité, mais au lieu de trouver une sorte de consolation dans cette perspective, une sorte de sécurité, je pris peur… d’être perdu, que cette immensité sans borne m’engloutisse comme une minuscule particule de poussière. Réfutation très merveilleuse par une particule insignifiante de la loi de destruction commune (comme certains le pensent), et manifestation exceptionnelle de la reconnaissance de l’immortalité de l’homme, de l’état d’être éternel de son individualité !

 

XIX

La conception du temps était absente de mon état mental à ce moment, et je ne sais pas pendant combien de temps nous nous sommes dirigés vers le haut, quand, soudain, fut entendu un bruit indistinct au premier abord. Et après cela, émergèrent de quelque part, de cris et des rires tapageurs, une foule d’êtres hideux commença rapidement à s’approcher de nous.

 

« Les esprits malins ! » J’ai soudain compris, et évalué avec une rapidité inhabituelle qui résultait de l’horreur que je vivais à cet instant, une horreur d’un genre particulier et jusque-là jamais vécue par moi. Les esprits malins ! Ô, combien d’ironie, combien de rires des plus sincères, cela aurait suscité en moi, il y a quelques jours seulement. Même il y a quelques heures le récit de quelqu’un, disant non seulement qu’il avait vu des esprits mauvais de ses propres yeux, mais seulement qu’il croyait en leur existence comme en quelque chose de fondamentalement vrai, aurait suscité une réaction semblable ! Comme c’était courant pour un homme « éduqué » de la fin du XIXe siècle, je concevais que cela signifiait des tendances insensées, des passions dans un être humain et c’est pourquoi le mot lui-même n’avait pas pour moi la signification d’un nom, mais un terme qui définissait une certaine conception abstraite. Et soudain, cette « certaine conception abstraite » est apparue devant moi comme une personnification vivante. Même à l’heure actuelle, je ne suis pas en mesure de dire comment et pourquoi à cette époque, sans la moindre trace de doute, j’ai reconnu que les esprits malins étaient présents dans ce spectacle affreux. Sans doute parce qu’une telle désignation de ceux-ci était complètement en dehors de l’ordre normal des choses et de la logique, car si une vision similaire hideuse était apparue devant moi à un autre moment, sans aucun doute, j’aurais dit que c’était une sorte de fiction incarnée, un caprice anormal de l’imagination. En bref, je l’aurais nommé de diverses manières, mais en aucune façon, bien sûr, je n’aurais utilisé un nom par lequel j’aurais signifié quelque chose qui ne peut pas être vu.

Mais à l’époque, cette désignation de sa nature eut lieu avec une telle rapidité, que, apparemment, il n’y avait pas besoin d’y penser, comme si j’avais vu ce qui était déjà bien connu de moi il y a longtemps, et puisque, comme je l’ai déjà expliqué, à cette époque mes capacités mentales fonctionnaient avec une intensité incompréhensible. J’ai donc compris aussi rapidement que l’aspect extérieur laid de ces êtres n’était pas leur extérieur réel ; que c’était une sorte de spectacle abominable qui avait probablement été conçu avec l’objectif de m’effrayer à un degré supérieur, et pour un moment quelque chose de semblable à de la fierté agit en moi. J’ai alors eu honte de moi-même, pour l’homme en général, parce que, pour susciter la peur chez l’homme, un être qui est si imbu de lui-même, d’autres formes de créatures ont recours à ces méthodes que nous-mêmes nous utilisons avec les petits enfants.

 

Nous ayant entouré de tous côtés, avec des cris et des bruits tapageurs, les esprits mauvais ont exigé que je leur sois donné, ils ont essayé en quelque sorte de me saisir et de m’arracher aux anges, mais évidemment ils n’osaient pas le faire. Au milieu de leurs hurlements turbulents, inimaginables et tout aussi répugnants à l’ouïe que leur vue l’était pour mes yeux, j’ai parfois saisi des mots et des phrases entières.

 

« Il est à nous : il a renoncé à Dieu », crièrent-ils soudain à l’unisson. Et voici qu’ils se jetèrent sur nous avec une telle audace que pour un moment la crainte gela le flux de la pensée dans mon esprit.

 

« C’est un mensonge ! Ce n’est pas vrai ! » Me ressaisissant, je voulais crier, mais un souvenir insistant liait ma langue. D’une certaine manière inconnue de moi, je me suis soudain rappelé un événement léger, insignifiant, qui en plus était lié à une époque si reculée de ma jeunesse que, semble-t-il, je n’aurais en aucun cas pu être capable de le rappeler en mon esprit.

 

XX

Je me suis rappelé comment, durant mes années d’études, un jour, étant rassemblés chez un ami, après avoir parlé des études scolaires, nous sommes passés à une discussion sur différents sujets abstraits et élevés, conversations que nous avions souvent.

 

« De façon générale, je n’aime pas les considérations abstraites », dit un de mes camarades Mais dans ce cas, vous avez déjà une impossibilité absolue. Je suis capable de croire en une sorte de puissance de la nature qui, disons, n’a pas été étudiée. C’est à dire, je peux admettre son existence, même en ne voyant pas ses manifestations de façon claire et précise, car ces manifestations peuvent être très insignifiantes ou combinées dans ses effets avec d’autres puissances, et pour cette raison difficile à saisir, mais de croire en Dieu, comme un être, personnel et tout puissant,  croire quand je ne vois pas partout des manifestations claires de cette individualité, cela devient déjà absurde. On me dit : « Crois ! » Mais pourquoi dois-je croire, quand je suis également en mesure de croire que Dieu n’existe pas. Pourquoi ce ne serait pas vrai ? N’est-il aussi pas possible qu’Il n’existe pas ?  » Ensuite, mon camarade se tourna vers moi pour que je le soutienne.

 

« Peut-être pas », laissé-je échapper de mes lèvres.

 

Cette phrase était dans le plein sens du mot une « déclaration oiseuse» : le discours déraisonnable de mon ami ne pouvait pas avoir suscité en moi un doute sur l’existence de Dieu. Je n’ai pas particulièrement écouté ses paroles, et maintenant il s’avérait que cette déclaration oiseuse qui était mienne, ne disparaissait pas sans laisser de trace dans l’air, je dus me justifier, me défendre de l’accusation qui était dirigée contre moi, et ainsi, la déclaration du Nouveau Testament fut vérifiée dans la pratique: Nous devrons vraiment rendre compte de toutes nos paroles oiseuses, sinon par la volonté de Dieu, qui voit les secrets du cœur de l’homme, ou alors par la colère de l’Ennemi de notre salut.

Cette accusation était évidemment le meilleur argument que les esprits malins avaient pour ma perdition. Ils semblaient en tirer une nouvelle force pour l’audace de leurs attaques sur moi, et maintenant avec de furieux beuglements ils nous empêchaient d’aller plus loin.

 

Je me suis rappelé une prière et j’ai commencé à prier, demandant de l’aide à ceux des saints dont je connaissais les noms les et dont les noms me venaient à l’esprit. Mais cela n’a pas effrayé mes ennemis. Le triste et ignorant chrétien de nom seulement que je suis et pour la première fois ma vie me semble-t-il, se souvint d’Elle qui est appelée l’intercession des chrétiens.

 

Et évidemment mon appel à Elle, était intense. Evidemment, mon âme était remplie de terreur, et à peine m’étais-je rappelé et avais-je prononcé son nom, qu’autour de nous apparut soudain une sorte de brume blanche qui ne tarda pas à envelopper en son sein la foule hideuse des esprits malins. Elle les cacha à mes yeux avant qu’ils ne puissent se retirer loin de nous. On entendit toujours leurs beuglements et leurs ricanements pendant un long moment, mais selon la manière dont ils s’affaiblirent progressivement en intensité et devinrent plus sourds, je fus en mesure de juger que cette terrible poursuite était progressivement abandonnée.

 

XXI

 

Le sentiment de peur que j’ai vécu m’a pris si complètement que je n’étais pas même conscient de savoir si nous avions continué notre déplacement durant de cette terrible rencontre, ou si nous nous sommes arrêtés pendant un certain temps. J’ai réalisé que nous étions en mouvement, que nous continuions à remonter seulement quand l’étendue infinie de l’espace se montra devant moi à nouveau.

 

Après avoir traversé une certaine distance, j’ai vu une lumière brillante au-dessus de moi, elle ressemblait, me semblait-il, à notre soleil, mais elle était beaucoup plus intense. Là, évidemment, il y a une sorte de royaume de lumière.

 

« Oui, en fait un royaume, plein de la puissance de la lumière », à en croire un genre particulier de sentiment encore incompris de moi, je le pensais. Parce qu’il n’y avait pas d’ombre à cette lumière. « Mais comment peut-il y avoir de la lumière sans ombre ? » Immédiatement mes conceptions perplexes firent leur apparition.

 

Et soudain, nous avons rapidement été emportés dans le champ de cette lumière, et elle m’a littéralement aveuglé. J’ai fermé les yeux, mis les mains sur mon visage, mais cela n’a pas aidé car mes mains ne donnaient pas d’ombre. Et que signifiait ici une telle protection ?

 

« Mon Dieu, qu’est ce, quel type de lumière est-ce? Pourquoi pour moi est-elle comme les ténèbres habituelles ! Je ne peux pas regarder, et comme dans les ténèbres, je ne peux rien voir », ai-je imploré, comparant ma vision terrestre à celle de mon présent état, et oubliant, ou peut-être même ne prenant pas conscience que désormais une telle comparaison n’était d’aucune utilité ici, que maintenant je pouvais voir même dans l’obscurité.

 

Cette incapacité à voir, à regarder, augmenta en moi la peur de l’inconnu, ce qui est naturel dans cet état qui consistait pour moi à me trouver dans un monde inconnu pour moi, et alarmé, j’ai pensé : « Qu’est-ce qui adviendra ensuite? Allons-nous bientôt passer cette sphère de lumière, et y a-t-il une limite à cela, une fin ?  »

 

Mais quelque chose de différent s’est passé. Majestueusement, sans colère, mais avec autorité et fermeté, ces paroles résonnèrent au-dessus de nous : « Pas prêt !»

 

Et après cela, par la suite il y eut un arrêt immédiat à notre envol rapide vers le haut, et nous avons rapidement commencé à descendre.

 

Mais avant que nous quittions ce domaine, je fus doté de la capacité de comprendre un phénomène très merveilleux.

 

A peine les mots avaient-ils résonné d’en haut que tout dans ce monde, semblait-il, chaque particule de poussière, le moindre des atomes, répondit à ces paroles avec leur accord, comme si un million d’échos les répétait dans une langue qui ne peut être perçue par l’ouïe, mais perçue et comprise par le cœur et l’esprit, en exprimant son accord à l’unisson avec la décision ainsi décidée.

Et dans cette unité de volonté il y avait une merveilleuse harmonie, et dans cette harmonie si indicible, un bonheur exalté, devant lequel tous les charmes et les ravissements de notre terre apparaissaient comme une sombre journée sans soleil.
Cet écho composé de plusieurs millions de voix résonnait sous la forme d’un accord musical inimitable, et toute l’âme tendait vers lui, lui répondant tout à fait dans un état dépourvu de tous soucis et dans un transport ardent de zèle pour ne faire qu’un avec cette omniprésente, et très merveilleuse harmonie.

 

XXII

 

Je ne comprenais pas le sens réel des paroles qui m’avaient été adressées, c’est-à-dire, je ne comprenais pas que je devais revenir sur terre et de nouveau vivre comme auparavant. Je pensais que j’allais être dirigé vers d’autres parties différentes, et un sentiment de protestation timide surgit en moi. Dans un premier temps, vaguement comme dans une brume matinale, les contours d’une ville se dessinèrent devant moi, et suite à cela, des rues bien connues de moi devinrent également clairement visibles.

 

Ici, je vis le bâtiment de l’hôpital que je connaissais. Exactement de la même manière que précédemment, à travers les murs de l’immeuble et les portes fermées, je fus transporté dans une salle complètement inconnue de moi. Dans cette salle il y avait une rangée de tables qui avaient été recouvertes de peinture noire, et l’une d’elle, recouverte de quelque chose de blanc, je me suis vu allongé, ou plus correctement, mort, le corps raidi.

 

Non loin de ma table quelque petit homme âgé aux cheveux gris vêtu d’une veste marron, déplaçant une bougie de cire le long des lignes imprimées en grand, lisait le Psautier, et de l’autre côté, sur un banc noir qui était contre le mur, était assise ma sœur qui évidemment avait été avertie de ma mort et était déjà arrivée, et à côté d’elle, penché et lui disant tranquillement quelque chose, il y avait son mari.

 

« As-tu entendu la décision de Dieu ? » dit en s’adressant à moi mon ange gardien qui jusqu’ à ce moment ne m’avait pas parlé, me conduisit à la table. Et après cela pointant avec sa main sur mon corps mort, il a déclaré : « Entre et prépare-toi. »

 

Et après cela, les deux anges sont devenus invisibles.

 

 

 

XXIII

 

Je me souviens avec une clarté totale comment et ce qui m’est arrivé, après ces paroles.

 

Au début, j’ai senti comme si quelque chose se serrait autour de moi, après cela suivit la sensation de froid désagréable, et le retour de cette capacité (qui était absente en moi juste avant cela) de sentir de telles choses, me ramena vivement à la conception de ma vie antérieure. Un sentiment de deuil profond vint sur moi, comme si j’avais perdu quelque chose (je noterai encore ici, que ce sentiment est toujours resté avec moi après les événements décrits ci-dessus).

 

Le désir de retourner à mon ancienne forme de vie, bien que jusqu’à présent il n’y avait rien de particulièrement douloureux en elle, n’a pas une fois été présent en moi, en aucune façon je n’étais tiré vers elle, rien en elle ne m’attirait.

 

Lecteur, avez-vous déjà eu l’occasion de voir une photographie qui avait été laissée pendant un laps de temps considérable dans un endroit humide ? L’image en elle a été préservée, mais est devenue floue à cause de l’humidité, de la moisissure, et au lieu d’une image précise et belle, on a une sorte de constante opacité gris clair. De même, la vie ici-bas, est devenue pour moi comme effacée, elle apparaît comme une sorte d’image monotone et insipide, et elle apparaît donc ainsi à mes yeux, même à l’heure actuelle.

 

Comment et pourquoi j’ai soudain ressenti cela, je ne sais pas, mais une chose est certaine : elle n’avait en aucune façon, un quelconque attrait pour moi. L’horreur que j’avais vécu auparavant concernant ma séparation d’avec le monde environnant, maintenant, pour une raison quelconque, avait perdu sa signification étrange pour moi. Par exemple, je voyais ma sœur et je compris que je ne pouvais pas m’associer avec elle, mais cela ne me troublait en aucun cas. J’étais content de la voir et de tout savoir sur elle. Contrairement à ce qui était précédemment, je n’avais même pas le désir d’annoncer ma présence de quelque manière que ce soit.

 

Et d’ailleurs, ce n’était pas ma principale préoccupation. Le sentiment d’être compressé de tous les côtés me causait des souffrances sans cesse croissantes. Il me semblait que j’étais coincé entre des pinces, et cette sensation s’accroissait avec le temps. Pour ma part, je ne restais pas passif. Que j’aie fait quelque chose, que je me sois efforcé de me libérer, ou que je n’aie fait aucun effort pour me libérer, pour faire face et surmonter ce sentiment, je ne suis pas en mesure de le certifier. Je me souviens seulement que j’ai ressenti une sensation de pression de plus en plus grande en moi, et, enfin, j’ai perdu conscience.

 

XXIV

 

Quand je repris conscience, je me trouvai déjà couché sur un lit dans une salle d’hôpital.

 

En ouvrant les yeux, je me suis vu entouré de presque toute une foule de gens curieux, ou autrement dit, par des visages qui m’observaient avec une attention soutenue.

 

A mon chevet le médecin-chef était assis sur un tabouret qui avait été déplacé sur vers mon lit, essayant de préserver son air de grandeur. Sa posture et sa manière d’être semblaient dire que tout cela était seulement un phénomène fréquent, et qu’il n’y avait rien d’étonnant à ce sujet, mais dans le même temps, l’attention soutenue et la confusion pourrait se lire dans ses yeux qui étaient fixés sur moi.

 

Le jeune médecin-t-il, bien sûr, sans aucune réserve que ce soit, s’est littéralement accroché à moi avec ses yeux, comme s’il essayait de pénétrer à travers moi.

 

Au pied de mon lit, vêtue d’habits de deuil, avec un visage pâle et nerveux, se tenait ma sœur, et à côté d’elle, mon beau-frère ; derrière ma sœur le visage relativement plus calme de l’infirmière de l’hôpital, et encore plus loin derrière elle, la physionomie complètement effrayée de notre jeune assistant chirurgien était visible.

 

Ayant totalement retrouvé mes esprits, j’ai tout d’abord accueilli ma sœur. Elle est rapidement venue, m’a embrassé et elle a commencé à pleurer.

 

« Eh bien, mon cher, vous nous avez fait peur ! » le jeune médecin parlait avec cette impatience de partager dès que possible mes impressions et mes observations extraordinaires, ce qui est caractéristique de la jeunesse. « Si seulement vous saviez ce qui vous est arrivé !»

 

« Mais, je me rappelle tout ce qui m’est arrivé, » dis-je.

 

« Comment cela? Est-il possible que vous n’ayez pas perdu conscience ?»

 

« Apparemment pas !»

 

« C’est très, voire extrêmement étrange, » dit-il, en regardant le médecin-chef. « C’est étrange parce que vous étiez couché comme une tige végétale inerte, sans donner le moindre signe de vie, nulle part, même pas le plus petit soupçon de vie. Comment est-il possible de préserver la conscience dans un tel état ?  »

 

 » Pourtant, » c’est possible, puisque j’ai à la fois vu et été conscient de tout.

 

« Quant à ce qui concerne le fait de voir, vous ne pouviez rien voir, mais seulement entendre et ressentir. Et avez-vous vraiment tout entendu et compris ? Vous avez entendu comment ils vous ont lavé et habillé…? »

 

« Non, je n’ai rien senti de cela. En général, j’étais complètement insensible à mon corps. »

 

« Comment cela peut-être? Vous dites que vous vous rappelez tout ce qui a eu lieu vous concernant, mais que vous n’avez rien ressenti ?»

 

« Je dis que je n’ai rien ressenti pas de ce qui a été fait avec mon corps, étant sous la forte influence de de l’expérience que je vivais alors, » ai-je dit, en pensant que ce genre d’explication était totalement suffisant pour comprendre ce que je disais.

 

« Eh bien ?»… dit le docteur, voyant que je m’interrompais.

 

Là, je faiblis un instant, ne sachant pas quoi d’autre était exigé de moi. Il semblait que tout était si clair, et de nouveau, je n’ai fait que répéter :

 

« Je vous ai dit que je ne me sentais pas mon corps, et donc tout ce qui était en rapport avec lui. Bon, mon corps n’est pas tout mon être, n’est-ce pas ? Et, ce n’était pas mon être tout entier qui se trouvait là comme une tige figée. Le reste de mon être a vécu et a continué à fonctionner en moi », ai-je ajouté. Je pensais que cette division ou, plus exactement, la divisibilité dans mon individualité qui aujourd’hui était plus évidente pour moi qu’un jour de Dieu, était tout aussi évidente pour les personnes à qui j’adressais mes paroles.

 

Evidemment je n’étais pas encore entièrement revenu à mon ancienne vie, ne me rangeant plus à leur point de vue, et en parlant de ce que je savais et que je ressentais maintenant, je ne comprenais pas que mes paroles semblaient presque être comme le délire d’un fou à ceux qui, eux-mêmes, n’ont pas connu une telle expérience et la rejetaient comme étant  fausse.

 

 

 

 

 

XXV

 

Le jeune médecin voulait toujours parler ou me demander quelque chose, mais le médecin-chef lui fit un signe pour lui demander de me laisser tranquille. Je ne sais pas vraiment pourquoi, si cette quiétude était réellement nécessaire pour moi, ou parce que d’après mes paroles, il avait conclu que mon esprit n’était pas encore rétabli, et par conséquent il n’y avait aucune raison d’essayer de me raisonner.

 

Ayant acquis la conviction que le mécanisme biologique de mon corps était entré en plus ou moins bon état, ils m’ont ausculté avec le stéthoscope. Il n’y avait pas d’œdème dans les poumons. Après cela, m’ayant donné, je m’en souviens bien, une tasse de bouillon à boire, tout le monde s’est retiré de la salle, sauf ma sœur, qui a été autorisée à rester encore avec moi pendant une période de temps plus longue.

 

Apparemment ils ont pensé que le fait que je me rappelle de ce qui avait eu lieu ne pouvait que susciter l’inquiétude en moi, ce qui ferait se poser à mon esprit toutes sortes de conjectures et de possibilités terribles, comme le fait d’être enterré vivant, etc. Tous ceux qui étaient autour de moi évitaient de parler avec moi à ce sujet. Seul le jeune médecin fut une exception, et il ne s’est pas conduit avec cette réserve.

 

Evidemment, il était extrêmement intéressé par ce qui avait eu lieu en moi, et à plusieurs reprises dans le cours de la journée, il venait à moi, que ce soit tout simplement pour jeter un regard vers moi et voir comment les choses allaient, ou pour poser une question qui lui venait à esprit. Par moments, il venait seul, et parfois il amenait même quelques amis, dans la plupart des cas, un étudiant, afin de regarder un homme qui avait été à la morgue.

 

Le troisième ou quatrième jour, me trouvant apparemment suffisamment fort, ou peut-être, tout simplement ayant perdu patience d’attendre plus longtemps, il vint dans mon service dans la soirée, et se permit d’avoir une conversation plus prolongée avec moi.

 

Ayant tâté mon pouls pendant un moment, il dit :

 

« Incroyable. Tous ces jours, votre pouls a été complètement régulier, sans irrégularités ou écarts, mais si vous saviez ce qui vous est arrivé ! Un miracle, c’est un miracle !»

 

A cette époque, je m’étais habitué à nouveau à l’idée de me considérer comme un être de cette terre, j’entrai dans le cadre de ma vie antérieure, et j’en vins à comprendre le caractère tout à fait extraordinaire de ce qui m’était arrivé. Je compris aussi que j’étais le seul à le savoir, et que ces miracles dont le médecin parlait, dans leur conception étaient seulement un type de manifestation extérieure de ce qui avait effectivement eu lieu avec moi, c’était sur le plan médical un certain type de pathologie d’une rareté incomprise jusque-là, j’ai demandé:

 

« Quand ces miracles ont-ils eu lieu chez moi? Avant mon retour à la vie ?»

 

« Oui, avant que vous ne récupériez. Je ne parle pas seulement pour moi. Je n’ai que peu d’expérience, et jusqu’ à présent, je n’ai même jamais vu un pareil cas de léthargie ; mais peu importe auquel des médecins expérimentés, je m’adresse, tous deviennent stupéfaits, et imaginez à quel point… ils refusent de croire mes paroles.

 

« Je pense que vous le savez, et d’ailleurs, il n’est pas nécessaire de le savoir. Cela va de soi… Quand une personne passe par un évanouissement, même simple, tous les organes fonctionnent d’abord très faiblement Il n’est guère possible de percevoir le pouls, la respiration est complètement imperceptible, on n’entend pas les battements du cœur, mais avec vous quelque chose d’inimaginable s’est produit : les poumons ont soudain commencé à souffler comme un soufflet gigantesque, le cœur a commencé à frapper comme un marteau sur une enclume. Non, on ne peut pas traduire cela en mots. Il faudrait l’avoir vu. Vous voyez, il y avait en vous un type d’état qui ressemble à un volcan avant son éruption. On a senti des frissons passer dans notre dos, et c’est devenu effrayant pour ceux qui étaient là. Il me semblait qu’après encore un instant, il ne resterait de vous, même pas des morceaux, car aucun organisme ne peut supporter une telle intense activité.

 

« Hum… Il n’est pas étonnant alors que j’ai perdu connaissance avant de revenir à moi, » pensais-je.

 

Et de même, avant ce que venait de me raconter le médecin, j’ai continué à être dans un état de perplexité et je ne savais pas comment expliquer cette étrange condition (comme elle me semblait alors), c’est que quand j’étais mourant, c’est-à-dire, quand tout me quittait progressivement, je n’ai pas un instant perdu conscience, mais quand je revins à la vie, j’ai eu un évanouissement.

Maintenant c’est devenu clair pour moi : quand on meurt, bien que j’aie également eu la sensation d’être pressé de toutes parts, au moment d’angoisse extrême, cela s’est résolu par ma projection hors de moi-même par ce qui était à l’origine de cela ; mais apparemment l’âme seule est incapable d’évanouissement. Cependant, quand il a été nécessaire pour moi de revenir à nouveau à cette vie, au contraire, j’ai dû prendre sur moi ce qui était soumis à toutes les souffrances physiques, y compris les évanouissements.

 

 

XXVI

 

Dans l’intervalle, le médecin poursuivit :

 

«Et n’oubliez pas, ce n’est pas après une sorte d’évanouissement, mais après une léthargie de trente-six heures ! Vous pouvez juger de la puissance de ce processus par le fait qu’à l’époque vous étiez comme une tige gelée, et après 15-20 minutes vos membres avaient déjà retrouvé la flexibilité, et en une heure, même vos extrémités étaient chaudes. Eh bien, c’est incroyable, comme dans une histoire imaginaire. Et, quand je la raconte, ils refusent de me croire.  »

 

« Et savez-vous, docteur, pourquoi cela est arrivé si extraordinairement ? » ai-je dit.

 

« Pourquoi ?»

 

«Pensez-vous, selon vos concepts médicaux, selon la classification de la léthargie, comprendre pour affirmer qu’il est arrivé quelque chose de semblable à un évanouissement ?»

 

« Oui, mais seulement au degré le plus extrême… »

 

« Eh bien, il s’ensuit, que je n’étais pas en léthargie. »

 

« Quoi donc ?»

 

« Il résulte de cela, que j’ai effectivement été mort et que je suis revenu en arrière, à la vie. Si ici il y avait seulement un affaiblissement de la fonction vitale de l’organisme, alors, bien sûr, il aurait été rétabli sans le « soulèvement » qui a eu lieu ; mais puisqu’il a été nécessaire pour mon corps de se préparer d’une manière extraordinaire pour recevoir mon âme, alors tous les membres ont également eu à travailler extraordinairement.

 

Le médecin m’a écouté attentivement à chaque seconde, mais après cela son visage prit une expression d’indifférence.

 

« Eh bien, vous plaisantez ; mais pour nous, médecins, c’est un cas extrêmement intéressant. »

 

« Laissez-moi vous rassurer, je n’ai pas l’intention de plaisanter. Je suis fermement convaincu que ce que je dis, et je voudrais même que vous aussi me croyiez… bien, au moins dans le but de sérieusement étudier un tel phénomène exceptionnel. Vous dites que je n’ai pas été capable de voir quoi que ce soit, mais vous voulez que je vous décrive l’ensemble du cadre de la morgue, où je n’avais jamais été en tant que personne ? Voulez-vous que je vous dise qui parmi vous était debout et ce que vous faisiez au moment de la mort et après cela ?  »

 

Le médecin devint intéressé par ce que j’avais dit, et quand je lui eus relaté et rappelé tout ce qui avait eu lieu, il apparut comme un homme qui soudain perd l’équilibre, hors de son état habituel. Passé de la sérénité à la confusion, il balbutia :

 

« Non, non, eh bien, ou…, o…, oui, étrange… Une sorte de clairvoyance… »

 

« Eh bien, docteur, il y a quelque chose d’erroné dans votre pensée : un état d’existence semblable à une tige de plante gelée et capable de clairvoyance !»

 

Mais mon récit de cet état dans lequel je me suis trouvé immédiatement après la séparation de mon âme et de mon corps produisait une extrême surprise : comment je voyais tout, alors qu’ils s’agitaient autour de mon corps, lequel en raison de son insensibilité, était pour moi pareil à des vêtements jetés au loin. Comment je voulais toucher ou pousser quelqu’un afin d’attirer l’attention sur moi, et comment l’air, qui était à cet instant devenu trop dense pour moi, ne me permettait pas d’entrer en contact avec les objets autour de moi.

 

Tout cela, il l’écouta avec presque une bouche béante et des yeux grands ouverts, et à peine avais-je fini qu’il se hâta de me dire adieu et partit, apparemment pressé de partager avec les autres cette narration extrêmement intéressante que je lui avais faite.

 

 

 

 

 

XXVII

 

Apparemment, il a raconté ceci au médecin en chef, parce que pendant les heures de visite le jour suivant, ce dernier, après m’avoir examiné, s’attarda à mon chevet et dit :

 

« Il semble que vous aviez des hallucinations pendant la léthargie. Alors soyez prudent et essayez de vous libérer de cela, sinon…»

 

« Je peux devenir fou ? » demandé-je.

 

« Non, c’est aller trop loin, mais cela peut devenir une manie obsessionnelle. »

 

« Peut-il vraiment y avoir des hallucinations pendant la léthargie ?»

 

« Pourquoi demandez-vous? Vous le savez maintenant mieux que moi »

 

« Un seul cas, même s’il me concerne, n’est pas une preuve suffisante pour moi. Je voudrais connaître les observations générales concernant cette condition. »

 

« Et que devons-nous faire avec votre cas? Eh bien, c’est un fait avéré ?»

 

«Oui, mais si tous les cas, sont placés sous une seule rubrique, alors ne ferme-t-on pas la porte pour l’investigation de phénomènes divers, de différents symptômes de maladies, et à travers des attitudes semblables, un préjugé indésirable ne prendra-t-il pas racine dans les diagnostics médicaux ?»

 

« Mais ici rien de tel n’est possible. Que vous étiez en léthargie c’est au-delà de tout doute. En conséquence, alors, nous devons accepter ce qui s’est passé avec vous comme possible dans cet état. »

 

« Et dites-moi docteur, la cause de l’apparition de la léthargie est-elle dans une maladie comme la pneumonie ?»

 

« C’est-à-dire que la médecine ne peut pas indiquer quelle base est nécessaire pour cela, car elle se produit dans toutes les maladies, et il y a même des cas où une personne, étant apparemment en parfaite santé, est tombée dans un sommeil léthargique, sans précurrence de tout type de maladie. »

 

« Et un œdème des poumons peut-il se guérir pendant la léthargie, c’est-à-dire au moment où le cœur est inactif et, par conséquent, quand il y a une augmentation progressive de l’œdème qui ne rencontre aucun obstacle ?»

 

« Depuis que c’est arrivé avec vous, il s’ensuit que c’est possible, bien que, croyez-moi, votre œdème soit passé quand vous êtes revenu à vous. »

 

« Au bout de plusieurs minutes ?»

 

« Eh bien, alors en plusieurs minutes… et même si cela était, un tel fonctionnement du cœur et des poumons qui a eu lieu au moment de votre réveil pourrait non seulement disperser tout type d’œdème dans un court laps de temps, mais même, semble-t-il, briser la glace de la Volga. »

 

« Et des poumons comprimés atteints d’œdème pourraient-ils fonctionner de telle manière dans mon cas ?»

 

« Il s’ensuit qu’ils le pourraient. »

 

« Par conséquent, il n’y a rien de surprenant ou de frappant dans ce qui a eu lieu avec moi ?»

 

« Non, pourquoi? C’est est, en tout cas, un phénomène qui est rarement observé. »

 

« Rarement, ou dans de telles conditions, dans ces circonstances…jamais ?»

 

« Hum. Comment cela jamais, puisque ça s’est produit dans votre cas ?»

 

« En conséquence un œdème peut passer de lui-même, même lorsque tous les organes d’un individu sont inactifs, et un cœur compressé avec un œdème et des poumons sous œdème, peuvent, si cela leur arrive, fonctionner (à nouveau) pour l’amour de la gloire… Il semblerait qu’il n’y ait aucune raison de mourir d’œdème des poumons. Mais dites-moi, docteur, peut-on se remettre d’une léthargie qui est survenue au cours d’un œdème pulmonaire, c’est-à-dire, peut-on échapper à une de ces deux conditions défavorables ?  »

 

Un sourire ironique apparut sur le visage du médecin.

 

« Maintenant, vous voyez : je vous ai averti en vain, en ce qui concerne l’apparition d’une manie obsessionnelle, » a-t-il rétorqué. « Vous vous efforcez continuellement de ranger que ce qui s’est produit chez vous dans une autre catégorie, mais pas sous la léthargie, et vous posez des questions dans le but de … »

 

« Pour le but de convaincre, » pensais-je, « qui d’entre nous est un maniaque : moi qui désire à travers les conclusions de la science, mettre à l’épreuve la base de la classification que vous avez faite concernant mon état, ou vous, qui, contrairement à toute possibilité, placez tout sous la seule classification que vous avez dans votre science.  »

 

Mais j’ai dit ce qui suit :

 

« Je pose des questions dans le but de vous montrer que tout homme qui voit de la neige tomber, contrairement à toutes les indications du calendrier et des arbres en fleurs, n’est pas forcément capable d’affirmer dans tous les cas que c’est l’hiver. Car je me rappelle personnellement comment un jour, la neige est tombée lorsque le calendrier indiquait qu’on était au douzième jour du mois de mai, et que les arbres dans le verger de mon père étaient en fleurs.

 

Cette réponse qui fut la mienne, convainquit apparemment le médecin que son avertissement arrivait trop tard, que j’étais déjà tombé dans une manie obsessionnelle, et il n’opposa pas rien à cela, et je cessai de lui poser d’autres questions…

Source principale : Orthodox Life, Vol. 26, No.4, Juillet-Aout 1976, pp.1-36.

Autres sources : http://www.fatheralexander.org/booklets/english/unbelievable_but_true.htm#n1

Egalement sur l’excellent site : http://orthodoxologie.blogspot.com/2011/07/ (publié entre juillet et aout 2011)

 

 

 

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