Cadre chez Exxon et diacre au sein de l’Eglise Orthodoxe

 

Il y a quelque chose de différent  chez vous
Protodiacre Peter Danilchick 20 octobre 2011 / /

Traduit du site : www.pravmir.com/there-is-something-different-about-you/
« Comment pouvez-vous, vous qui êtes un homme d’Eglise,  aller travailler pour une compagnie pétrolière capitaliste? »  C’est ce que m’a demandé le Père Alexandre Schmemann  [le Père Alexandre Schmemann  (1921-1983) a fait des études de théologie à l’Institut Saint-Serge à Paris où il a enseigné, par la suite il est parti enseigner à l’Institut Saint Vladimir à New-York ] lorsque je suis devenu un salarié d’Exxon en 1970. Le Père Alexandre était alors doyen du Séminaire Saint-Vladimir, et je le connaissais déjà depuis quelques années. Nous étions en correspondance et avions discuté des questions concernant l’Eglise, en particulier  quand il  visitait Syracuse (New-York). J’étais encore étudiant en école d’ingénieur.
A cette époque, j’étais déjà habitué au style direct et franc du père Alexandre. Je lui ai immédiatement  répondu: «Ne vous inquiétez pas, père. Exxon est une entreprise qui suit une ligne de conduite éthique avec un sens moral. Si je m’écarte de cette ligne de conduite d’un iota, je serai renvoyé sur le champ ». Cette réponse que j’ai faite au début de ma carrière à Exxon, je pourrais la répéter avec pleine confiance (aujourd’hui) plus de trente ans après.
Cinq ans après avoir été embauché à Exxon, j’ai été ordonné diacre dans l’OCA [Orthodox Church in America -Eglise Orthodoxe d’Amérique] et je suis resté à la fois un diacre orthodoxe et un analyste à Exxon, puis je suis devenu chef de projet, et enfin cadre de direction durant les trois décennies qui ont suivi.
Si vous avez jamais vu de vieux western, vous pourriez avoir vu une scène dans laquelle le héros de cow-boy saute sur deux chevaux, un pied sur chaque selle, et s’en va à la poursuite des méchants. J’ai souvent ressenti qu’il en était de même lorsqu’il fallait à la fois jongler entre l’Eglise et les responsabilités au sein de l’entreprise. Cela devient encore plus compliqué lorsque vous êtes un mari et père de trois enfants et que vous vous déplacez à travers le monde tous les deux ou trois ans.


Puisque cet article est au sujet du lieu de travail, je vais me concentrer là-dessus. Franchement, j’ai rencontré peu de conflits entre ma vie à Exxon et ma vie dans l’Eglise. Était-ce parce que j’avais de faibles attentes pour les deux? Je ne le pense pas.  Ma vocation dans l’Eglise en tant que diacre (celui qui sert) était mise à l’épreuve et réalisée pendant les heures de travail.
Nous savons tous ce que Jésus dit à propos de l’autorité et du service: «Vous le savez, ceux qu’on regarde comme les chefs des nations les tiennent sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. Il n’en est pas ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous ».

Au cours de mes débuts à Exxon, avant que je ne sois ordonné diacre, je ne voulais pas être important  et je ne voulais pas être le premier. Je voulais être humble. Je ne prenais pas beaucoup la parole en réunion, et j’essayais de ne pas attirer l’attention sur moi. Je m’en tenais aux jugements des autres, même quand j’avais des questionnements à leurs sujets. Je pensais   – à tort – que c’était ainsi que devraient se comporter les chrétiens  dans leurs lieux de travail.
Mon supérieur avait remarqué cela, il me prit à part, et m’a souligné que j’avais une responsabilité dans l’entreprise et vis-à-vis de tous les membres de mon groupe de travail, que je me devais de prendre la parole et entreprendre un rôle beaucoup plus actif. J’ai commencé alors à réaliser que l’amour et le service des autres implique de  participer, de prendre des responsabilités, et de s’exprimer quand nous voyons qu’il y a de meilleures façons de faire les choses. Cela ne signifie pas qu’il faut rester à l’écart, demeurer silencieux et «aller avec le courant». À la même époque, je suis tombé sur une phrase de saint Jean Chrysostome qui disait: «. Si l’on voit son frère faire quelque chose de mal et que sous le prétexte d’humilité on ne lui fasse pas de remarques, ce frère même va vous condamner là-dessus le grand jour du jugement » . C’est une grande responsabilité que nous avons tous envers  notre frère ou notre sœur pour qu’avec bonté, générosité et compassion, nous puissions  «dire la vérité dans l’amour ».
Après quelques années, j’ai commencé à prendre des responsabilités de direction, en devenant le supérieur d’équipes aussi variées qu’une vingtaine d’administratifs dans les sièges sociaux ou plus d’une centaine de personnel d’exploitation dans une raffinerie de pétrole. En même temps, j’ai servi l’Eglise dans le Texas, à Tokyo, Singapour, Sydney, Hambourg et Hong Kong. La robe (vêtement liturgique) et l’étole que je portais le  dimanche à la Divine Liturgie étaient encore avec moi dans un sens spirituel durant la semaine, même si je portais un casque et un jeans dans la raffinerie, ou un costume et une cravate dans les bureaux du siège de la société. Je savais que je devais servir ceux dont  j’étais le responsable au travail comme je devais servir le Seigneur et son peuple à l’église. Cela va de soi non seulement pour les diacres, mais pour nous tous dans l’Eglise. La robe (ou sticharion) que le prêtre et le diacre portent  comme leur «premier vêtement» au moment de servir la liturgie n’est rien d’autre que la robe de baptême dont nous avons tous été revêtus au moment de notre propre baptême. Cette robe est indélébile – elle ne peut pas être effacée. Par elle avons revêtu le Christ. Cette robe brille tous les jours – si nous le voulons, avec la grâce de Dieu.
Peu après mon ordination, nous avons déménagé à Houston, au Texas. J’ai été interviewé par le responsable des nouvelles religieuses du journal « Houston Post » à propos de certains travaux de la mission dont j’étais en charge dans la ville. Un article a ensuite été publié avec ma photo en tenue écclésiastique. Le chef de mon département à Exxon a lu l’article  et l’a fait afficher en plusieurs exemplaires sur tous les tableaux d’affichage de nos bureaux où 500 personnes étaient salariées. Inutile de dire ce que j’ai reçu comme réactions de mes collègues sur ce point. Cependant c’est alors que j’ai reçu  l’un des plus beaux compliments que j’ai jamais reçu, concernant paradoxalement ce qui constituait  pour moi comme le plus grand défi  de ma vie. Une des secrétaires du département est venue me voir et m’a dit: «. Je savais qu’il y avait quelque chose de différent chez vous – et je sais maintenant ce que  c’est ». Je me suis senti submergé par cette simple déclaration (je le suis encore) et j’ai appris une grande leçon. Les gens savent qui vous êtes, malgré tous vos efforts pour le cacher (ou pour simuler ce qu’on n’est pas), et cela c’est à la fois pour le meilleur ou pour le pire.
Le Père Thomas Hopko  (théologien orthodoxe , ancien doyen de l’Institut Saint Vladimir) a dit beaucoup de choses au sujet des chrétiens dans le milieu de travail il y a plusieurs années plusieurs années de cela et qui sont enregistrées dans son CD « Le travail du peuple de Dieu », publié par St-Vladimir Seminary Press. Il y a une expérience qu’il a rapportée et qui a fait une grande impression sur moi. Il posait une question à une personne  dans sa paroisse pour savoir quel était son travail. L’homme a dit qu’il travaillait dans une usine et qu’il faisait des trous dans des plaques de métal. Cela paraît simple, non? L’homme a poursuivi en disant: «Mais moi je fais de grands trous. Les jeunes qui arrivent ne font pas ces grands trous ». La leçon à tirer est que tout ce que nous faisons, nous devons le faire du mieux du mieux que nous le pouvons. De cette façon, nous prenons sur nous la responsabilité de servir les autres grâce à notre travail. La personne suivante sur la ligne de montage dépend de nous pour faire le travail correctement. Si nous faisons mal notre travail, ils ne pourront pas bien faire le leur. Les paroles de saint Paul doivent retentir à nos oreilles: «nous sommes membres les uns des autres. »
De loin la plus grande satisfaction que j’ai jamais reçu au travail a été d’être à côté d’autres personnes, que ce soit mes supérieurs, mes pairs ou mes subordonnés dans l’organigramme de l’entreprise. Cela ne fait aucune différence. Nous avons travaillé ensemble pour un objectif commun. Nous avons sué ensemble lorsque les échéances s’approchaient. Nous avons partagé nos succès les uns et les autres, de même que les échecs, les victoires et les défaites. Nous nous sommes encouragés les uns les autres quand les temps étaient durs et nous avions apprécié ensemble quand les temps étaient bons. Je suis aujourd’hui à la retraite depuis quelques années déjà et  quand les gens me demandent si le travail me manque, je réponds que  « non, ce sont les personnes qui me manquent. »
Dans de nombreuses épîtres saint Paul termine ses lettres en admonestant ou avec des mots d’encouragement, avec des mots pleins de tendresse pour les gens et pour ceux qui collaborent avec lui. Une des grandes opportunités pour nous tous qui sommes dans le milieu de travail est de vraiment considérer ce milieu comme étant la vigne du Seigneur, comme un laboratoire vivant d’amour et de service, de gentillesse et de générosité, de bienveillance et de patience.
Nous ne pouvons pas tous aller dans un monastère ou se consacrer à plein-temps pour l’Eglise et pratiquer ces vertus dans ces endroits – mais nous pouvons certainement aller au travail. Et nous espérons que, lorsque nos collaborateurs apprendrons que nous sommes chrétiens, ils puissent dire: «Je savais qu’il y avait quelque chose de différent chez  vous … »

Source: www. pravmir.com

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