La nuit est sans clarté (Partie 2)

« Fouillez la propriété, arrêtez tous les moines et emmenez-les à Irkoutsk » ordonna l’homme aux sourcils froncés et à la haute taille, qui commandait le détachement de l’Armée rouge chargé d’accomplir cette sinistre mission.

Le Père Procope et le Père Philémon ne purent retenir leurs larmes. Calme, imperturbable, le Père Vladimir s’efforçait de les réconforter. Il y avait longtemps qu’il avait remis son destin entre les mains de Dieu. Il célébrait, avec un respect particulier toutes les fêtes des martyrs, si nombreuses au cours de l’année et il les suppliait d’intercéder pour lui auprès du Seigneur, de l’affermir dans sa faiblesse et de lui accorder ce secours divin qui les avait tant fortifiés.

Ce matin-là, bien qu’il eût déjà lu le canon des prières avant la communion, le Père Vladimir n’avait pas eu le temps de dire la Liturgie et de prendre part aux Saints Mystères, mais une voix intérieure lui murmurait que ce canon n’avait pas été lu en vain. Il s’était préparé à la communion dans le Royaume du Père céleste, que sa prière avait tant désirée à chaque liturgie, selon les paroles de l’ancien office: « Accorde-nous d’être en communion parfaite avec Toi, au jour sans crépuscule de Ton Royaume » (Canon pascal, ode 9).

Le tribunal siégea peu de temps. On jeta en prison les moines, et leur emprisonnement dura plus d’un mois. Le Père Vladimir fut mis en accusation, ainsi que le Père Palladius et d’autres moines pour avoir caché le « bien du peuple » provenant du monastère de l’Ascension et de Saint Innocent. Le Père Vladimir ne chercha pas à nier les faits, il ne prit pas le défense du Père Palladius car il connaissait la force d’âme de son higoumène qui était aussi son Père spirituel. Il défendit corps et âme les deux vieux moines qui, dans leur faiblesse, risquaient de succomber. Le Père Vladimir parvint à les sauver, et Père Philémon et Père Procope furent libérés et renvoyés dans leur village natal à condition qu’ils ne retournent jamais dans leur skite en ruines.

Puisqu’il reconnaissait avoir caché des biens de l’église (pour lui il s’agissait de saints objets) et avait catégoriquement refusé de révéler leur emplacement le Père Vladimir fut condamné à être fusillé. L’imposant commandant de l’Armée rouge était chargé d’exécuter la sentence.

Ce matin-là, couvert de grisaille, le Père Vladimir fut emmené hors de la ville pour y être exécuté. Avec un sourire aimant et presque déconcertant, le Père Vladimir refusa le bandeau qu’on voulait nouer devant ses yeux avant l’exécution. Le commandant ne l’y contraignit pas. Comme les soldats de l’Armée rouge préparaient leurs armes, le Père Vladimir s’adossa contre le pin et commença à chanter ce mémorable hirmos qu’il avait entendu ici-bas pour la dernière fois lors des matines qui précédèrent son arrestation:  » Pour l’incrédule, la nuit est sans clarté, O Christ, mais elle est lumineuse pour tes fidèles qui se délectent de tes paroles divines… ».

Soudain , le commandant, jusque-là respectueux, l’interrompit stupéfait:  » Ce chant, qu’est-ce que c’est? »

« C’est une hymne de l’Eglise » répondit très calme le Père Vladimir. « Elle a une signification très profonde car elle explique comment, pour vous, incrédules, incroyants, la nuit est toujours ténébreuse, sans joie, sans lumière, vous aimez une nuit sans lune, c’est-à-dire, l’amas de vos péchés; mais pour nous croyants, et fidèles, la vie entière est remplie de lumière et de joie, et même la mort est impuissante à vaincre cette joie ».

« Ainsi vraiment vous ne craignez pas la mort? » reprit le commandant.

« Non, je m’en réjouis car elle me conduira au Christ! » s’écria le Père Vladimir.

Le ton de sa voix, sa contenance si calme, si lumineuse, rayonnait d’une telle tranquillité sincère, d’une telle lumière et d’une joie si profonde, que la vérité de ses paroles bouleversa tous les assistants. Le visage du commandant grimaça sous l’effet des émotions qui se bousculaient en lui. Il donna en hâte à ses soldats le signal de se préparer. Les coups de feu crépitèrent et le Père Vladimir s’effondra dans la neige; la même expression sereine n’avait pas quitté son visage.

(à suivre)

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