Conseils pour la vie spirituelle: sortir de notre désorganisation intérieure

Conseils pour la vie spirituelle (d’après une lettre de saint Théophane le reclus (1815-1894)).

 

– Lettre 43 –

J’ai encore à vous proposer quelques conseils dont vous allez avoir besoin maintenant pour entrer sur cette route nouvelle.
Que notre esprit soit un esprit déchu est une réalité tangible pour tous ceux qui se sont donné pour règle d’observer avec la plus grande rigueur ce qui se passe à l’intérieur de nous, ne serait-ce qu’au cours d’une journée. Je vous ai déjà parlé de cela il y très longtemps. Souvenez-vous que spécifiquement, à l’intérieur de nous, il y a trouble. Ce trouble est entré frauduleusement et doit être stoppé. Vous aviez d’ailleurs vous-même écrit, que vous ne pouviez maîtriser tous les mouvements incontrôlables qui s’agitent à l’intérieur. Je vais vous redessiner en quelques mots l’image de cet état.
Les pensées de notre intellect sont toutes orientées vers le terrestre, et il est impossible de les élever vers le ciel ; leur objet est vaniteux, sensuel, pécheur. Vous avez vu comment la brume s’étale dans les lointains. C’est l’exacte image de nos pensées. Toutes, elles rampent et s’étalent sur la terre ; mais outre cette progression au niveau inférieur, elles bouillonnent sans cesse, ne restent pas en place, se bousculent comme un nuage de moustiques en été. Par ailleurs, elles ne restent pas inactives.
Non ; au-dessous d’elles se trouve le cœur, qui en reçoit des coups continuels et les effets qu’ils produisent. Telle pensée, telle mouvement du cœur. De là proviennent tantôt la joie, tantôt l’amertume, ou l’envie, ou la peur, ou l’espoir, ou l’auto certitude, ou le désespoir. Elles apparaissent les unes après les autres dans le cœur ; il n’y a ni arrêt, ni discipline, comme dans les pensées. Sous l’influence des sentiments, le cœur frissonne continuellement, comme une feuille de tremble
Et l’affaire ne s’arrête pas là ; la pensée unie au sentiment fait toujours naître le désir – plus ou moins violent. Sous l’agitation des pensées et des sentiments, les désirs s’agitent aussi dans le désordre : se procurer ceci, rejeter cela, faire du bien à l’un, se venger de l’autre; fuir tout le monde, ou entrer dans un cercle et agir, obéir dans une circonstance, rester sur sa position dans une autre, etc… etc… etc…- Ce n’est pas que tout ceci se réalise, mais ces énigmes – concernant ceci, concernant cela – foisonnent continuellement dans l’âme. (Observez-vous, par exemple, lorsque vous êtes assise au travail, vous verrez tout ceci se dérouler en vous, comme sur une scène).
Voilà donc ce que sont notre désordre et notre trouble intérieurs. De là, la désorganisation de notre vie et comme des ténèbres autour. Et ne vous attendez pas à une vie correcte, tant que vous n’aurez pas supprimé cette désorganisation intérieure. Elle fait déjà beaucoup de mal par elle-même ; mais elle est aussi particulièrement nocive du fait que les démons viennent s’y associer et trafiquer, troublant d’autant plus l’intérieur, orientant tout vers ce qui est mauvais pour nous, vers notre perte.
Lorsque, au moment de la pénitence, vous vous êtes étudiée vous-même, projetant de supprimer ceci, ou d’ajouter cela, vous n’avez, bien sûr, pas pu ne pas remarquer votre agitation intérieure et ne pas vous armer contre elle avec le zèle nécessaire. Et veuillez lutter avant tout et plus que tout sur cet ennemi intérieur.
Vous avez pris la ferme décision d’œuvrer pour le Seigneur et de n’être qu’à Lui Seul désormais. Le sacrement de repentance vous a accordé le pardon pour tout et présentée pure à la Face de Dieu. La Sainte Communion vous a introduite à un contact plus intime ou a renouvelé votre contact avec le Seigneur Jésus Christ, et vous a remplie de toute la force de la grâce. Et vous voilà armée pour l’action.
Si, afin de corriger notre vie intérieure, il suffisait de le désirer pour qu’aussitôt tout change pour le mieux, ou donner notre parole pour qu’aussitôt, à la suite de notre parole, apparaisse le fait, vous n’auriez plus alors à vous soucier de rien. Tout chez vous irait au mieux de ce que l’on puisse désirer. Mais voilà, telle est la loi de liberté morale de la vie, surtout dans un être altéré, que malgré une décision ferme, et en dépit de l’aide de la grâce présente, nous devons malgré tout nous atteler et lutter, avant tout, contre nous-mêmes.
Notre état intérieur ne se remet jamais soudain en ordre; mais, toujours, après une bonne résolution et l’octroi du concours de la grâce par le Sacrement, s’imposent comme nécessaires de gros efforts sur nous-mêmes, sur notre état intérieur, travail et efforts qui doivent être dirigés vers l’anéantissement du désordre qui règne intérieurement, afin de le remplacer par le bon ordre, ce qui amènera à la paix intérieure et réjouira toujours le cœur.
Et voilà ce qui vous incombe maintenant ! Mais ne pensez pas que vous deviez pour cela remanier une masse de choses, ou vous lier à je ne sais combien de règles. Pas du tout. Deux ou trois petites règles, prudence en deux-trois choses, et cela suffira.
A l’intérieur le désordre : cela vous le connaissez par expérience. Il faut l’anéantir : vous le désirez, vous vous y êtes décidée. Commencez directement par l’éloignement de la cause de ce désordre. La cause en est que notre esprit a perdu son point d’appui naturel. Son appui est Dieu. L’esprit revient sur lui par la mémoire de Dieu. Ainsi donc : premièrement, il faut prendre l’habitude de garder continuellement la mémoire de Dieu, dans la crainte et la piété. Je l’ai écrit la dernière fois et vous en étiez d’accord. Vous savez comment il faut s’y prendre et vous avez déjà commencé. Bénis, Seigneur ! Et veuillez continuer cet effort sans le relâchez. Soyez toujours avec le Seigneur, quoi que vous fassiez et tournez-vous toujours vers Lui par l’esprit, vous efforçant de vous tenir comme on se tient devant le roi. Vous vous habituerez vite, seulement ne lâchez pas et n’arrêtez pas. Si vous accomplissez en conscience cette petite règle, grâce à elle, le désordre intérieur se sentira à l’étroit au dedans, et quand il se manifestera soit sous forme de pensées vaines et indésirables, soit en sentiments ou désirs qui n’ont pas là leur place, vous remarquerez aussitôt cette déviation et chasserez ces hôtes indésirables, en vous empressant chaque fois de rétablir l’unité de pensée en l’Unique Seigneur.
Je vous encourage ! Mettez-vous y avec ardeur et continuez sans arrêter, et vous arriverez rapidement à ce qui est recherché. L’attention pieuse à Dieu seul s’installera, et avec Lui, viendra aussi la paix intérieure. Je dis rapidement : mais ce ne sera pas en deux ou trois jours. Il faudra peut-être des mois, Oh, et peut-être même bien des années ! Demandez au Seigneur et Il vous aidera Lui-Même.
A ces moyens, ajoutez aussi ce qui suit : ne rien faire de ce qu’interdit la conscience, et ne rien laisser passer de ce qu’elle exige – que ce soit important ou infime. La conscience est toujours notre levier moral ; lorsqu’à l’intérieur de nous, nos rejetons – pensées, sentiments et désirs – folâtrent dans l’interdit, la cause en est aussi, entre autres, que la conscience s’est affaiblie. Rendez-lui cette force, en lui obéissant totalement. Maintenant vous l’avez éclairée, ayant vu tout ce que vous devez faire et ne pas faire. Continuez donc ainsi sans dévier, et avec une résolution telle, que dussiez-vous en mourir, vous ne vous permettrez pas de faire quoi que ce soit contre votre conscience. Plus résolument vous agirez ainsi, et plus puissante elle deviendra ; et plus elle vous inspirera pleinement et fermement ce qui doit être, vous écartant de ce qui ne doit pas être, et dans les actes et en paroles, et en pensées, et plus votre état intérieur se mettra rapidement en ordre. La conscience, alliée à la pieuse mémoire en Dieu, est source jaillissante pour une vie spirituelle véritable. Souvenez-vous, nous avons parlé de l’esprit au début de nos entretiens…
En dehors de ces deux règles, rien d’autre n’est exigé. Complétez-les seulement par la patience. Le succès ne viendra pas tout d’un coup. Il faut attendre en faisant des efforts, surtout sans faiblir. Faire des efforts et ne jamais céder à notre propre convenance ou à celle du monde. Il y aurait alors des heurts constants contre l’ordre débutant. Il faut les vaincre, et par conséquent tendre ses efforts, et par conséquent, patienter. Revêtez-vous donc de cette armure toute puissante et ne vous découragez jamais, face aux insuccès. Tout arrivera avec le temps. Prenez courage par la patience en cette espérance. Qu’il en soit ainsi est vérifié par l’expérience de ceux qui ont cherché et réalisé le salut.
Et voilà, c’est tout ! Se souvenir pieusement de Dieu, suivre sa conscience et s’armer de patience par l’espérance. Ce petit peu est la semence du tout. Que le Seigneur vous bénisse pour vous prédisposer ainsi et y persévérer.

Traduit du russe par N.M.Tikhomirova.

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