A propos de l’argent…

Strange That Our Money Says: In God We Trust (Etrange que sur notre argent il soit inscrit que c’est en Dieu que nous mettons notre confiance).

P. Stephen Freeman

Il y a deux grands problèmes d’argent dans les Écritures : en avoir beaucoup ou bien trop peu. Le thème du pauvre est une constante dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Les pauvres ont tendance à être considérés comme des victimes – une proie facile pour les riches, souvent exploités et particulièrement aimés de Dieu. Dieu est le protecteur de la « veuve et de l’orphelin » et favorise clairement les pauvres. Pour les riches les paroles sont dures et contiennent de terribles avertissements. Les propres paroles du Christ concernant les riches et la difficulté de leur salut ont presque conduit les disciples au désespoir. Et pourtant, dans la culture moderne, la plupart des gens pensent que la richesse est la solution aux problèmes. La moitié de tous les billets de loterie en Amérique est achetée par le tiers le plus pauvre de la population.

Peut-être plus scandaleux est le fait qu’aujourd’hui, les riches jugent les pauvres comme étant insensés face à de tels comportements.

Le produit le plus remarquable de la modernité est la classe moyenne. En grande partie involontaire, de nombreuses composantes de la révolution industrielle ont servi à nourrir et à accroître la taille et l’importance de ceux dont le revenu dépassait leurs besoins avec une augmentation du marché des produits et des pratiques de luxe. Avec le temps, cette même classe a réussi à augmenter en nombre et à s’étendre éventuellement à l’ensemble de la population. Cette prospérité a entraîné un changement de perception de la richesse par la culture chrétienne. De fardeau suspect à partager, la richesse est devenu une marque de succès à apprécier.

À l’heure actuelle, notre culture a été tellement transformée par les idéaux du phénomène de la classe moyenne qu’elle est devenue synonyme de ce qui est « normal », « modéré », « standard » et « attendu ». Bien qu’il y ait des débats au sein de la classe moyenne sur la bonne façon de penser la classe supérieure et les super-riches, personne ne semble mettre en doute le caractère souhaitable ou normal de la classe moyenne elle-même.

Parmi les changements les plus marquants dans l’attitude chrétienne à l’égard de l’argent, on note l’évolution de la compréhension de la notion des intérêts débiteurs : on l’appelle classiquement « usure ». De nos jours, « l’usure» n’est utilisé que pour décrire des pourcentages scandaleux sur les fonds empruntés. À l’origine, toutefois, le terme « usure » désignait toute utilisation de l’intérêt sur les fonds empruntés. C’était une pratique interdite dans le christianisme à ses débuts, une violation des enseignements du Christ. Cela demeura le cas jusqu’au début de la Réforme, lorsque sa pratique modeste commença à être autorisée.

Avec la standardisation de la classe moyenne au sein de la conscience chrétienne est venue une standardisation des attitudes de la classe moyenne envers la richesse et la propriété. La notion de « propriété privée » est devenue inscrite dans la pensée chrétienne, remplaçant le concept de gérance (dans lequel tout appartient à Dieu et nous sommes tous responsables de notre utilisation des biens à notre disposition). L’individualisme, tel que nous le connaissons aujourd’hui, exige le monde de la classe moyenne comme norme: les pauvres ne peuvent tout simplement pas se permettre une telle indépendance. L’individualisme requiert également un sens aigu de la propriété privée pour que chacun de nous puisse prétendre être autosuffisant. Il se pourrait bien que la plus grande illusion de l’époque moderne soit celle associée à notre conscience économique.

Considérez ces mots du premier paragraphe de Saint-Clément d’Alexandrie : Qui est l’homme riche qui doit être sauvé ?

Ceux qui louent les riches, faisant ainsi semblant d’honorer les richesses qui, par elles-mêmes, ne méritent aucune louange, ne sont pas seulement de vils flatteurs, des esclaves lâches et rampants, ils sont des impies et des traîtres. Des impies : la louange appartient à Dieu, seul être bon et parfait, de qui tout vient, par qui tout existe, en qui tout réside ; elle lui appartient, il se l’est réservée, et ils l’en privent ! Ils font plus encore, ils la prostituent à des hommes livrés à la fougue de leurs passions, qui n’ont d’autre récompense à attendre de la justice divine que la punition de leurs crimes. Des traîtres : les richesses seules suffisent pour amollir, corrompre et détourner de la voie du salut ceux qui ont le malheur de les posséder ; les flatteurs le savent, et ils entretiennent les riches dans leur folie ; ils enorgueillissent leur orgueil, ils leur apprennent à tout mépriser, si ce n’est ces richesses, qui leur procurent tant d’honneurs. Ils ajoutent ainsi la flamme à la flamme, l’orgueil à l’orgueil, le poison de la flatterie au poison de l’or ; un poids déjà trop lourd qu’ils devraient alléger, ils l’aggravent ; une maladie dangereuse qu’ils devraient s’efforcer de guérir, ils la rendent mortelle et incurable. (http://remacle.org/bloodwolf/eglise/clementalexandrie/riche.htm)

Ainsi pour Saint Clément d’Alexandrie, la richesse est une « maladie dangereuse et mortelle !». Je me souviens d’avoir entendu quelqu’un dire à ce sujet: «J’aimerais pouvoir l’attraper!

Saint Clément n’est pas inhabituel dans son attitude envers l’argent. Il est représentatif de pratiquement tout ce qui a été écrit sur le sujet au cours des dix premiers siècles de l’ère chrétienne ou davantage. Comme le Christ, il mesure sa pensée par ce que l’argent (la propriété, etc.) fait à l’âme.

«Que gagne un homme à gagner le monde et à perdre son âme?» demande le Christ.

Ceci est dit en ce qui concerne l’argent et la propriété, en particulier, plutôt que simplement le «péché» en général. Il y a quelque chose à propos du couple l’argent /propriété qui a le pouvoir de corrompre complètement l’âme. Je pense que la clé se trouve dans l’aphorisme de Christ concernant « Mammon » (argent).  « Vous ne pouvez pas servir Dieu et Mammon ». La richesse a en elle un pouvoir qui nous entraîne dans l’idolâtrie. Nous commençons à placer notre foi et notre confiance en ce que la richesse peut faire tout en restant éloignés de Dieu. Dieu a peut-être une place de choix dans notre univers intellectuel, mais il vient en   seconde position par rapport à ce que nous désirons le plus.

Cela nous ramène au diagnostic sur l’argent de St Clément selon lequel il s’agirait d’une «maladie mortelle et dangereuse». Il n’est donc pas surprenant que la force dominante d’une culture laïque soit l’économie. La prétention d’autosuffisance du monde ne peut être maintenue que par les illusions créées par la richesse. L’agnosticisme et l’athéisme sont les religions des riches (ou de la classe moyenne). C’est une philosophie qui protège le pouvoir inhérent de leur position. J’ajouterais que le christianisme sécularisé peut être décrit comme un « athéisme chrétien ». Ceux qui contesteraient cette analyse en soulignant les révolutions communistes du siècle dernier ne remarquent pas que la classe dirigeante de ces régimes a rapidement adopté à la fois le pouvoir et la richesse de la classe qu’ils ont renversée. Une nouvelle classe dirigeante prétendait gouverner au nom des pauvres, mais son identification avec les pauvres n’était que nominale.

Historiquement, le groupe le plus important pour maintenir un semblant de santé mentale (en dehors des pauvres) était les moines de l’Église, bien qu’un certain nombre d’établissements monastiques soient en réalité devenus assez riches. Les batailles institutionnelles autour des biens monastiques ont presque toujours été remportées par ceux qui ont de l’argent (en Russie, les possédants ont triomphé des non-possédants et, en occident, les franciscains se sont suffisamment réconciliés avec la richesse pour passer sous le radar papal).

Pratiquement tous les arguments modernes concernant la richesse (certainement parmi les chrétiens) supposent que nous avons notre mot à dire, c’est-à-dire que la richesse nous appartient et qu’il est de notre responsabilité d’organiser et d’en disposer. Nous nous plaçons dans le domaine de la gestion et nous nous rapprochons d’un athéisme pratique de la sécularisation. Les pauvres manquent généralement de théories économiques.

La grande tragédie, cependant, est la perversion de l’Évangile dans lequel, en tant que gestionnaires, nous décidons de la meilleure façon de diriger le monde. Cela représente un changement radical d’abandon de l’Ancien et du Nouveau Testament. On dira sans doute que nous avons le commandement d’être de bons intendants et que la bonne gestion de la richesse est un commandement donné par Dieu. Jésus n’a pas proposé les paraboles du Royaume pour créer une classe moyenne responsable. Lorsque les administrateurs des paraboles se sont transformés en responsables de ce monde, l’enseignement du Christ a été apprivoisé et conçu pour servir le Prince de ce monde.

Quelles que soient nos idées sur le sujet, le paysage général est celui d’une certaine partie du monde qui  est totalement liée à la richesse et à la propriété. Les chrétiens qui vivent dans de telles sociétés continueront très probablement à trouver des moyens d’accommoder l’Évangile à l’environnement. Et ceci, je pense, est notre grande perte. Les administrateurs de ce monde constateront que le Royaume de Dieu n’est pas compatible avec leurs objectifs.

« Il a exalté les humbles et les doux, et les riches, il les a renvoyés vides. »

À mon avis, nous devrions rechercher une générosité persistante et résister à nos souhaits pressants d’accroitre nos possessions. Un moyen simple de renoncer à la richesse est de reconnaître** que nous ne possédons rien de propre, mais que nous n’utilisons nos biens que pendant une brève période. L’attitude chrétienne envers la richesse aux premiers siècles a menacé l’Empire dans ses fondements. L’Évangile n’a pas changé aujourd’hui.

 

https://blogs.ancientfaith.com/glory2godforallthings/2018/10/03/strange-that-our-money-says-in-god-we-trust/

 

**Commentaire effectué par un liseur du blog du P. Freeman : « Tout ce que je crois posséder appartient en fait à Dieu. Ainsi, je ne peux pas donner du pain à celui qui a faim. Le pain que je possède est à Dieu ; il n’est pas à moi. Et Jésus a dit que lorsque je donne à manger au pauvre, c’est au Christ que je donne à manger. Ainsi quand je donne du pain au pauvre, je ne fais que donner à Dieu ce qui Lui appartient »

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