De l’obeissance

Le fondement de la vie chrétienne est l’obéissance. Nul ne peut partager sa vie avec le Christ sans Lui obéir. Il existe une obéissance obligatoire et une obéissance volontaire. L’obéissance volontaire est par nature amoureuse : elle en découle et y conduit. On obéit à celui qu’on aime et avec qui l’on désire une relation d’amour. C’est pourquoi elle est essentielle à tous les chrétiens, et particulièrement aux moines. En ce sens, un moine est un modèle d’obéissance, ou il ne l’est pas. Il l’enseigne parce qu’il la pratique. C’est son mode de vie. C’est ainsi qu’il se doit d’être. Les enseignants de l’Église enseignent par les mots. Mais si leur vie n’est pas marquée par l’obéissance à Dieu, alors leurs paroles sonnent creux, dénuées de substance. La substance, c’est l’obéissance. Nous oublions souvent que les autres apprennent davantage de ce que nous ne disons pas, mais qui est en nous, que de ce que nous disons, qui est extérieur à nous ! Peut-être apprennent ils l’art oratoire pour parler ! Les moines, pour la plupart, enseignent par leur vie. Leurs paroles sont peu nombreuses, mais empreintes d’esprit, car la véritable obéissance est spirituelle. « Il me suffit de vous regarder, Père », dit un disciple de passage à un ancien. Heureux celui qui enseigne en esprit et en vérité ce qu’il a appris ! Voilà le véritable maître !

L’obéissance en Christ est un don de Lui. La véritable obéissance est impossible si elle ne nous est pas donnée d’en haut. L’obéissance volontaire, en dehors de Dieu, est en ce sens impossible à l’être humain. Elle transcende la nature humaine déchue. Dans notre condition humaine, nous obéissons à nous-mêmes et à notre propre volonté. Notre préoccupation est de satisfaire nos désirs. Lorsque nous disons croire et que nous agissons selon notre bon plaisir, nous mentons, et notre foi devient stérile, c’est-à-dire infructueuse. Le fruit, selon l’Épître aux Galates (5), est l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la bienveillance, la fidélité, la douceur et la maîtrise de soi… La foi sans les œuvres, selon l’Épître de Jacques, est morte. Et toute œuvre découle de l’obéissance à Dieu. De la désobéissance est venue la chute, et de l’obéissance vient le salut.

Parler de la foi est une chose, vivre selon la foi en est une autre. Aucun jugement fondé sur les apparences n’est acceptable. Nous ne sommes pas appelés à simplement paraître chrétiens. Nous pourrions penser que cela nous est utile et bénéfique aux autres, mais il n’en est rien. L’homme, mon ami, est avant tout un cœur ! Seul un bon cœur peut véritablement nous être profitable, de manière visible et invisible ! C’est pourquoi nous sommes appelés à devenir chrétiens. Personne ne naît chrétien ! C’est la vérité, et elle profite à ceux qui souhaitent en bénéficier ! Cela signifie, selon les mots de l’apôtre Pierre dans son épître, acquérir la nature du Christ !

La question est donc la suivante : comment acquérir la nature du Christ, qui a obéi jusqu’à la mort, la mort sur la croix ? Autrement dit, comment acquérir l’obéissance divine et humaine alors que nous savons, en tant qu’êtres humains, que nous sommes intrinsèquement incapables d’une véritable obéissance ?

Premièrement, la nature du Christ nous invite à devenir semblables à lui, à être son prolongement en tout point. Bien sûr, cela se fait par la grâce divine, et non par une essence divine ! Pour acquérir l’obéissance, deux facteurs sont nécessaires : l’un divin, l’autre humain. L’humain prime. En travaillant sur nous-mêmes, nous invoquons d’abord Dieu et lui demandons de nous accorder la grâce de Sa présence. Que signifie travailler sur soi ? L’obéissance comporte un aspect négatif : c’est notre part. Et elle comporte un aspect positif : c’est la contribution de Dieu ! En ce qui nous concerne, nous devons d’abord nous préoccuper non pas de ce que nous devons faire, mais de ce que nous ne devons pas faire ! Nous ne devons pas suivre notre propre volonté ! Nous ne devons juger personne ! Nous ne devons pas nous justifier ! Nous ne devons pas laisser nos pensées pécheresses nous dominer ! Nous ne devons pas laisser l’amour-propre nous dominer ! Les passions de l’amour propre sont terriblement puissantes ! Il y a donc un combat acharné à mener, un combat contre nous-mêmes ! La lutte contre ses propres passions ne signifie pas la paix, mais plutôt la condition de la paix. La lutte d’abord, la paix ensuite. Mais la paix ne signifie pas l’absence de guerre, comme le pense le monde. La paix en Christ, c’est Christ en nous, car Il est notre paix. Même que notre lutte, notre ascèse, n’est pas entièrement notre seule responsabilité. Dieu est notre secours en toutes circonstances. Sans Lui, nous ne pouvons maîtriser nos désirs. Sans Moi, vous ne pouvez rien faire ! Une part d’épreuves est inévitable, cela ne fait aucun doute. Mais la victoire ne vient que de Dieu ! Nous coopérons avec Dieu ! En résumé, la bonne volonté, ainsi que les épreuves, dans la mesure de nos forces, viennent de nous, et le reste vient de Lui !

Si nous ignorons ce qui se passe en nous, la vie spirituelle est impossible ! Connais-toi toi-même ! Mais une fois conscients de la nature de ce qui est en nous, nous n’avons plus besoin de nous justifier ni de préserver notre image de nous-mêmes, aussi imparfaite soit-elle. Nous sommes aussi prêts à mener une lutte acharnée contre les penchants impurs de notre cœur. Chacun de nous est son propre ennemi. Le véritable ennemi réside en nous. Rien ni personne ne peut nous nuire si nous ne nous faisons pas de mal (Chrysostome). Nos passions sont nos ennemies, non nos amies ! Notre prochain nous paraît-il laid ou beau ? C’est notre regard intérieur qui nous permet de le percevoir. La beauté et la laideur, la bonté et le péché, que nous voyons chez notre prochain, sont en réalité en nous ! L’autre, plus que tout, est un miroir ! Un miroir, par sa nature même, peut s’abîmer ou se couvrir de suie, pour une raison ou une autre, à des degrés divers. Mais ce que vous y voyez, c’est plutôt ce qui est en vous ! Le miroir le plus abîmé peut refléter les plus belles images, et le miroir le plus pur les plus laides ! Tout dépend de la façon dont vous percevez les gens et les choses !

Ignorez-vous que si vous regardez autrui et que vous nourrissez des pensées honteuses à son sujet, en le considérant comme haineux, avide, envieux, en quête de gloire illusoire ou égoïste, alors c’est vous, et non lui, qui embrassez la haine, l’avidité, l’envie, la gloire illusoire ou l’égoïsme ! Voilà qui vous êtes ! Voilà ce que vous êtes. Voilà votre réalité, même si vous vous croyez droit et honorable ! Vous pouvez persister dans votre état, à vous mentir à vous-même et à croire à ce mensonge. Alors vous vivrez dans vos péchés et vous mourrez dans vos péchés. Vous pouvez examiner votre condition et la confesser, afin de vous relever et d’être transformé par la grâce de votre Seigneur ! Par conséquent, soit vous vous efforcez de vous réformer et de purifier vos intentions, soit l’impureté s’enracinera en vous et les ténèbres s’épaissiront ! Ce n’est ni votre apparence qui vous définit, ni votre connaissance du Christ, ni même l’accomplissement de vos prières, jeûnes, chants ou actes d’obéissance, si vous êtes moine… car les actes d’obéissance peuvent se réduire à de simples exécutions mécaniques ! À moins que votre vie, où que vous soyez, moine ou laïc, ne soit fondée sur l’esprit d’obéissance à Dieu, c’est-à-dire sur l’esprit de sacrifice et d’abnégation, vous n’obtiendrez rien ! Tout ce que vous ferez alimentera votre ego, votre orgueil et votre vaine gloire !

Si vous faites sincèrement ce que vous ne devriez pas faire, vous finirez par faire, consciemment ou non, ce que vous devriez faire ! Souvenez-vous des paroles du Seigneur : « Ne résistez pas au mal par le mal, mais résistez au mal par le bien. » En vérité, nous sommes tous initialement enclins à agir égoïstement envers autrui. Si nous résistons sincèrement et de tout cœur à cette tendance, nous développerons une attitude positive envers les autres. À cet instant précis, la grâce de Dieu commence à agir en nous. Ainsi, de la lutte contre le péché, nous passons à la bienfaisance ! Certes, il est toujours difficile de résister aux pensées, aux désirs et au péché qui nous habitent. La tentation est toujours cette pensée persistante et diabolique qui sommeille en nous, et nous devons nous rappeler qu’« il n’y a point de salut pour lui par son Dieu ». Mais si nous suivons les paroles de Pierre au Seigneur : « Selon Ta parole, je jetterai mes filets », et si nous persévérons dans notre combat avec une détermination inébranlable, nous trouverons peu à peu du réconfort dans l’abondance de la miséricorde divine : l’amour, la sollicitude, la bonté, la patience et la maîtrise de soi. Le psalmiste a dit : « Ils ont pleuré en semant, mais ils reviendront joyeux, portant leurs gerbes ! » Si nous n’agissons pas, jour après jour, à résister au péché qui est en nous, nous ne pourrons aimer les autres en Christ, en fermant les yeux sur leurs propres péchés. L’obéissance – l’obéissance au Christ – ne s’accomplit pas par l’abnégation, mais par l’amour de nos ennemis. Préparons d’abord nos cœurs pour Lui, puis crions : « Seigneur Jésus, viens ! » Alors nous dirons avec l’apôtre Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi ! »

Archimandrite Thomas (Bitar)

Abbé du monastère Saint-Silouane-l’Athonite – Douma

Dimanche 12 juillet 2026

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